Chanoines réguliers de Prémontré
8
Déc
Solennité de l'Immaculée Conception de la Bienheureuse Vierge Marie
Écrit par f. Gabriel

XXXIIè dimanche du T.O – 7 novembre 2021

« Bassesse et grandeur de l’homme[1] », écrivait Blaise Pascal. Des spécialistes de la Torah, des riches bien superficiels, pour qui seule compte l’apparence ; une pauvre veuve, vraiment sincère, qui se dépouille totalement et gratuitement, pour le Seigneur. Par une habile mise en contraste, saint Marc renverse nos perspectives mondaines : la bassesse est du côté des gens nantis, la grandeur du côté des gens misérables ; le savant lettré a tort sur toute la ligne ; la femme d’humble condition a tout compris ; le puissant, qui n’hésite pas à se montrer généreux donateur, est en fait un triste personnage ; l’humble, qui ne verse que deux petites pièces au trésor, est par contre une grande dame. Oui, le Seigneur « renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles » (Lc 1, 52). Par ce contraste si saisissant, l’évangile nous interpelle avec force : Quelle est la valeur de ta manière de vivre ? As-tu bien compris quelle est la clé du royaume des Cieux ?  

Quelle est la valeur de ma manière de vivre ? « Jésus s’était assis dans le Temple en face de la salle du trésor, et regardait comment la foule y mettait de l’argent. » Quand Jésus veut nous amener à poser un regard renouvelé sur nos manières de vivre, il s’assoit. En s’asseyant il se met lui-même à la hauteur des enfants, car « celui qui n’accueille pas le royaume de Dieu à la manière d’un enfant n’y entrera pas » (Lc 18, 17).

J’ose un rapprochement avec le cinéma. Je ne suis pas un grand cinéphile, mais j’ai tout de même un goût assez sûr pour le cinéma de Terrence Malick, ce réalisateur chrétien connu notamment pour le film The Tree of Life. Pour amener le spectateur à poser un regard nouveau sur le monde qui l’entoure et sur la destinée humaine, Malick a l’habitude de filmer à hauteur d’enfant. Pour Malick, l’enjeu de la connaissance est d’adopter le point de vue de l’enfant sur les êtres ou sur les choses. Ainsi, examiner nos manières de vivre à hauteur d’enfant, c’est poser un regard vrai sur les vanités que l’on cherche compulsivement pour mieux oublier l’essentiel, c’est poser un regard neuf sur les tours de passe-passe de notre société d’adultes, sur nos hypocrisies, sur nos ridicules façons d’être, si théâtrales, à l’image de ces scribes qui jouent aux saints mais qui sont avides de gloire et de richesses. « Qui veut faire l’ange fait la bête[2] ».

Seigneur Jésus, donne-nous la force de nous asseoir chaque jour, pour débusquer toutes ces incohérences auxquelles nous nous sommes habituées. Accorde-nous la grâce de la lucidité de l’enfance, que l’adulte n’a plus quand il est aveuglé par ce monde d’artifices et d’apparences dans lequel nous vivons.

Mais la voie d’enfance spirituelle, vécue notamment par sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, c’est aussi prendre à cœur cette question, peut-être la plus importante qui soit : Quelle est la clé du royaume des Cieux ? « Tous, ils ont pris sur leur superflu, mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a mis tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre. » Quand Jésus veut nous apprendre à bien vivre, il nous montre une femme qui ne calcule pas, qui donne tout. Il nous la présente comme modèle, parce qu’elle incarne la première béatitude : « Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux » (Mt 5, 3). Dans cette béatitude se trouve la clé du Royaume, le sens de la vie, d’une vie heureuse parce que totalement libre, totalement don. Le grand homme n’est pas ce scribe en vêtements d’apparat qui fait de longues prières à la première place. Le grand homme n’est pas ce riche qui verse des sommes considérables dans le trésor du Temple. Le grand homme a les traits d’une pauvre veuve qui n’est pas accrochée à son moi. Par son abandon confiant à Dieu, cette veuve accomplit en elle-même l’image d’un Dieu qui n’est que don, pure désappropriation de soi par amour ; cette veuve participe à la mission du Fils qui n’a rien retenu pour lui, qui a tout donné, jusqu’à sa propre vie.

Un des motifs constants de Terrence Malick, souvent incompris par la critique, est de brosser le malheur d’hommes et de femmes pris dans le vacarme du monde et de ses faux-semblants, incapables de s’engager pleinement, multipliant les expériences de jouissance égoïste. Dans un registre plus souvent poétique que narratif, il montre que c’est dans l’amour des autres, comme résonance de l’amour de Dieu pour ses créatures, que se trouve la « perle », le trésor que l’être humain aspire à trouver. Ses films de la dernière décennie forment une œuvre unifiée pour dire que la dépossession, en vue d’une communion sincère avec Dieu et mon prochain, est la condition des plus hautes expériences. Pour Malick, l’amour n’est vraiment vivant que lorsqu’il est vrai, maximum, sans mesure, parce qu’on ne peut pas aimer à moitié. C’est très évangélique. C’est l’offrande même de la veuve « tout ce qu’elle avait pour vivre. »

Dans quelques instants, le pain et le vin apportés à l’autel deviendront Corps et Sang du Christ. Mystère de la grandeur divine qui s’abaisse au plus bas, qui s’offre jusqu’à donner sa vie même. Seigneur, que le sacrement de ton Corps et de ton Sang transforme nos vies en dons désintéressés. Seigneur, que cette communion renouvelle nos vies afin qu’elles soient pleinement « eucharisties », offertes en partage, sans réserve, comme pains d’amour.

Un jour de Pâques, avant que tous communient, saint Augustin s’est ainsi adressé avec gravité aux chrétiens d’Hippone, en montrant le corps du Christ sur l’autel : « c’est votre mystère qui est posé sur la table du Seigneur […] Soyez ce que vous voyez et recevez ce que vous êtes[3]. » Voilà la vraie valeur d’une vie, la clé du Royaume !


[1] Pascal, Pensées, Sellier 151.

[2] Pascal, Pensées, Sellier 557.

[3] Saint Augustin, Sermon 272.