Chanoines réguliers de Prémontré
8
Déc
Solennité de l'Immaculée Conception de la Bienheureuse Vierge Marie
Écrit par f. Hugues

XXXIè dimanche du T.O – 31 octobre 2021

« T’aimes-tu toi-même ? » Peu nombreux sont ceux qui répondraient positivement à cette question : « oui, je m’aime beaucoup ! Oui j’ai beaucoup d’estime pour soi-même ». Beaucoup semblent s’aimer beaucoup mais, au plus profond de leur cœur, très rares sont ceux qui s’aiment eux-mêmes réellement ; même les gens plus beaux, les plus intelligents, les plus drôles (et je ne parle pas de moi !) ont souvent une estime blessée d’eux-mêmes, une relation compliquée à eux-mêmes ; s’aimer soi-même est bien difficile pour l’homme : alors comment comprendre que Jésus nous donne comme commandement : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » ?

« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur » : ça, oui, c’est bien compréhensible ; « Tu aimeras ton prochain » : ça, à la limite, c’est acceptable ; mais « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » ! Comment Jésus peut-il nous dire d’aimer notre prochain comme nous-mêmes, alors qu’il sait bien que nous avons tant de mal à nous aimer nous-mêmes ? Si je dois aimer le prochain autant que je m’aime moi-même…le pauvre ne recevra pas grand-chose !

Comment alors comprendre ce « comme toi-même » ? La tradition juive et chrétienne peut nous aider à saisir ce que « comme toi-même » nous dit premièrement de la valeur de prochain, deuxièmement de l’amour du prochain, troisièmement de moi-même, et tout cela nous dit comment seul Dieu nous donne d’aimer.

  1. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » : ce « comme toi-même » peut tout d’abord nous dire comment considérer le prochain, ce « comme toi-même » qualifie la valeur du prochain.

C’est ainsi qu’on peut comprendre le verset de l’Ancien testament ici repris ; vous savez en effet que, lorsque Jésus répond à la question du scribe, il réutilise deux paroles de l’Ancien testament, un verset du Deutéronome : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur » (Dt 6, 5) et un verset du livre du Lévitique : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19 18b).

Or dans son contexte, en hébreu, ce « comme toi-même » ne dit pas comment il faut aimer le prochain mais précise la valeur à accorder à ce prochain : « tu aimeras ton prochain qui est comme toi » ; « tu aimeras ton prochain qui a la même valeur que toi ».

Dans l’Ancien testament, ce prochain que je dois aimer parce qu’il est « comme moi, aussi digne que moi », c’est le juif, c’est le compatriote, c’est le membre du peuple d’Israël. Mais avec la Nouvelle Alliance, avec l’enseignement de Jésus, devant l’exemple de Jésus, le prochain devient tout homme : même le samaritain, même l’étranger, même le publicain, même la prostituée, même Bon larron, est « comme toi-même », aussi digne que toi !

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même », cela signifie donc tout d’abord que le prochain, que tout homme est digne d’amour comme moi, parce que créé par Dieu, parce que sauvé par la mort du Christ en Croix : même le migrant, même la personne en fin de vie, même le criminel, tu l’aimeras, car c’est un homme « comme toi-même ».

  • « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » : ce « comme toi-même » peut aussi nous dire comment aimer, ce « comme toi-même » qualifie l’amour du prochain.

C’est ainsi qu’on peut rapprocher ce verset de la fameuse règle d’or, présente dans toutes les cultures, et ainsi énoncée par Jésus : « tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux » (Mt 7, 12) ; autrement dit, « tu aimeras ton prochain comme tu aimerais être toi-même aimé par lui ».

« Aimer ainsi comme soi-même », cela ne veut pas seulement dire être gentil, être « sympa », être « constructeur du vivre ensemble »… ! Non aimer ainsi « comme soi-même », c’est beaucoup plus exigeant, c’est donner à l’autre ce qui est le plus important pour nous. C’est ainsi que le comprend Notre Père saint Augustin (vous vous doutiez qu’il allait arriver !) ; s’aimer soi-même, c’est vouloir son plus grand bien, c’est vouloir être uni à Dieu, qui seul nous rend heureux :

« Lorsque tu veux attirer le prochain que tu aimes comme toi-même, attire-le vers ce bien que n’appauvrit pas la multitude qui le partage. Quel est ce bien ? Dans le premier commandement “Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur de toute ton âme” » (S. Dolbeau 11, 8-9)

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même », cela signifie donc aussi que, ce que tu partageras au prochain, c’est Dieu lui-même ; aimer ainsi son prochain, c’est l’aider à aller vers Dieu, à le connaître, à l’aimer, par notre témoignage, par notre évangélisation. Aimer son prochain comme soi-même, c’est l’évangéliser.

  • « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » : ce « comme toi-même » peut enfin nous nous éclairer sur nous-mêmes, ce « comme toi-même » qualifie ce que nous sommes.

C’est ainsi que le comprend Emmanuel Levinas, un philosophe juif du xxe siècle, qui traduit ce verset du Lévitique, ce verset de l’Évangile : « tu aimeras ton prochain : … c’est toi-même, c’est cet amour qui est toi-même ». Tu n’existes, et le prochain n’existe, que dans votre amour mutuel ; tu es cet amour.

« C’est cet amour qui est toi-même » : cela nous rappelle que la raison de notre être, cela rappelle que l’amour est la finalité de notre vie, notre vocation, derrière toutes nos actions, quand nous faisons de grands efforts ou quand nous ramassons une aiguille, comme sainte Thérèse.

« C’est cet amour qui est toi-même » : cela nous semble bien difficile … mais celui qui est amour « Dieu qui est amour » (1 Jn 4, 8) se donne à nous pour nous donner d’aimer.

Cet amour de Dieu, cet amour du prochain, cet amour de soi-même, Dieu qui est amour nous donne la force de le vivre, Dieu répand dans nos cœurs l’Esprit saint qui nous donne d’aimer.

Dans quelques instants, dans l’Eucharistie, nous allons communier au corps du Christ qui s’est livré pour nous par amour :

  • que cette communion nous aide à voir en tout homme un homme digne d’amour parce qu’aimé de Dieu, « comme toi-même » ;
  • que cette communion nous donne la force d’aimer notre prochain jusqu’ à le conduire à Dieu ;
  • en attendant le jour où « Dieu sera tout en tous » (1 CO 15, 28), le jour éternel où nous nous aimerons mutuellement tous en Dieu, formant un seul corps ; le jour où, enfin, nous pourrons répondre en vérité OUI à cette question : « et toi, t’aimes-tu toi-même ? »