Chanoines réguliers de Prémontré
23
Oct
Écrit par f. Matthieu

XXVIIè dimanche du T.O – 3 octobre 2021

Frères et sœurs, vous ne vous êtes pas trompés… c’est bien dimanche, le 27° du temps ordinaire et vous assistez à un office dominical, nous ne sommes pas un samedi, et vous n’assistez pas à un mariage, comme pourraient nous le faire croire les textes que nous venons d’entendre. Quoi que comme il est question de divorce, on pourrait aussi en douter… et puis il est question d’enfant.

Paradoxalement il y a quelque chose qui d’un côté est sévère : la dureté de cœur, le propos sur le divorce, l’écartement vif des enfants par les disciples et de l’autre quelque chose qui est doux : l’ouverture de cœur, le choix d’élever le débat au-dessus des prescriptions, le serrement dans les bras et la bénédiction des enfants.

Frères et sœurs vous finissez par bien connaître les pharisiens et vous savez que dès lors qu’ils interviennent c’est souvent pour mettre un peu la pagaille. Ici une fois encore ils déclenchent une controverse mais, le narrateur précise tout de suite qu’il y a un piège. Une mise à l’épreuve pour Jésus.

Que cherchent-ils ? Sinon une expression publique de l’opinion de Jésus en vue de la mettre en contradiction avec la loi de Moïse. Là où les pharisiens centrent toute leur attention sur ce qui est permis, dans sa réponse, Jésus déplace la question du permis, vers ce qui est prescrit.

Les pharisiens se tournent vers ce que Moïse a permis et non pas vers ce qu’il a prescrit. Si Moïse a été obligé de se prononcer c’était bien en raison du cœur endurci de ses congénères, en raison d’un peuple récalcitrant. Alors que les pharisiens voulaient en rester au plan de la lettre et de la loi, Jésus quant à lui essaie d’élever le débat au plan de la relation et de la responsabilité personnelle. C’est pourquoi il enracine son propos dans la volonté créatrice. (v6) Il ne se positionne pas sur la manière de divorcer et de raisons qui permettent de le faire, mais il s’intéresse à la manière dont un homme peut s’attacher à sa femme. De plus il souligne le côté paradoxal, car pour s’attacher à un quelqu’un que l’on soit homme ou femme, cela exige en premier lieu une séparation, une rupture celle d’avec ses parents, ceux auxquels on a été unis, pour ensuite ne faire qu’une seule chair avec une autre personne. Mais la vision est idéaliste, elle suggère un idéal vers lequel tendre, sans que l’on puisse jamais prétendre vivre l’amour parfaitement.

La vision des pharisiens est une vision restrictive, une vision règlementaire, au détriment d’une vision anthropologique. L’interdit de la séparation frappe de caducité les prescriptions qui voulaient en fixer les conditions.

Le mouvement profond du texte est d’inviter à un recentrement non pas sur une discipline précise, ni même sur la Loi mosaïque, mais sur l’ordre de la Création, c’est-à-dire sur la visée du Royaume de Dieu. Discuter de la légitimité de « cas » est une chose, réconcilier les personnes avec l’idéal du Royaume, avec leur idéal de chrétien, a une toute autre dimension, plus proche assurément de l’intention évangélique fondamentale.

La réponse de Jésus permet de prendre de la hauteur par rapport aux questions juridiques en dégageant un idéal lié à la vision divine de l’humain, tel qu’il ressort du récit de la création. Cet idéal n’est pas destiné à justifier des règles, mais il les surplombe, donne leur horizon de sens.

Et la question me semble-t-il qui est soulevée ici est de savoir qu’est ce que Dieu a uni ? Observez bien la première lecture. Qu’est-ce que Dieu a fait ? Sinon qu’il a d’abord séparé ce que le texte de la Genèse que nous venons d’entendre appelle ‘ish, l’homme, et ‘ishah, la femme. En créant l’homme, et l’homme avec un H majuscule, à son image, il l’a fait un, comme lui est un, ce que Moïse lui-même redira Ecoute Israël, le Seigneur notre Dieu, le Seigneur est un[1].

Cette séparation est comme provisoire, mais elle postule une réunification de ce qui ne fait qu’un par essence. C’est pourquoi le texte l’affirme : « et ils seront les deux vers une seule chair ». L’homme et la femme, ne sont en fait que les deux parties d’un être unique. Quand un homme et une femme se sont vraiment rencontrés, ils savent qu’ils sont comme les deux parties d’un même être, ils se sentent profondément attirés l’un vers l’autre, comme deux aimants de pôles contraires, afin d’unir ces deux parties et reconstituer cet être unique qu’ils sont et que manifeste l’enfant né de leur union. Ils répondent ainsi à la vocation pour laquelle ils ont été créés par Dieu. Pour être un, nul n’est besoin d’être d’accord en toute chose dans le couple, surtout pas, sinon c’est l’ennui assuré. La grâce c’est justement d’être semblables certes, mais différents, la chance c’est de ne pas être l’autre ou de chercher à devenir comme l’autre. L’unité n’est pas la fusion où l’on consomme l’autre, mais une unité dans une commune union qui respecte les différences, voire qui aime l’autre dans sa différence. Comme dit notre Père Saint Augustin : « J’aime aimer, je m’aime aimant ». Effectivement, quand on aime, on se sent grand, noble, fort, généreux. On a l’impression d’exister. On est plein de grands sentiments. Aimer fait plaisir. Aimer fait exister, parce qu’aimer donne une bonne conscience de soi. Mais ce qu’on aime, alors, ce n’est pas l’autre, c’est l’image que j’ai de moi-même en train d’aimer l’autre. L’autre n’est jamais que le miroir dans lequel je contemple la grandeur de mes sentiments et l’ardeur de ma générosité. Aimer, commence par aimer « l’image qu’on se fait de l’autre ». L’amour vrai demande donc une sortie de soi pour aller découvrir l’autre, de quitter comme le dit le texte son père et sa mère, mais aussi de se quitter soi-même dans son égoïsme.

Si vous avez prêté attention au moment de l’échange des consentements lors d’un mariage, les futurs époux se reçoivent l’un l’autre et se promettent fidélité ou bien dans une autre formule, ils se reçoivent et se donnent l’un à l’autre. Il s’agit bien de recevoir l’autre. Notre malheur vient souvent de ce que nous ne savons pas dissocier deux attitudes : l’accueil ou la conquête.

Quand Jésus prend l’image d’un enfant pour nous parler du Royaume de Dieu, c’est pour nous montrer que c’est lui qui nous tend, qui nous propose quelque chose, et c’est à nous de l’accueillir, de le vouloir comme un cadeau en quelque sorte qui nous est offert. Mais nous voulons plus souvent être des conquérants. C’est-à-dire agir par nous-mêmes sans aide, de nos propres forces, indépendants. Là où l’enfant lui est dépendant, faible et vulnérable.

Alors oui la fidélité conjugale est une vraie gageure à vue humaine, parfois il y a des chutes, mais aussi des ruptures. Or l’amour proprement humain que nous engageons dans le mariage, Dieu s’en empare pour le mener à sa fin, à son accomplissement. Sans cela il n’est pas possible à mon sens de demeurer dans l’amour et la fidélité.


[1] Dt 6,4