Chanoines réguliers de Prémontré
27
Nov
Ier dimanche de l'Avent

Toussaint – 1er novembre 2022

Les béatitudes sont belles, surtout quand elles sont chantées à plusieurs voix, au cœur d’une belle liturgie où la parole du Christ résonne à travers les volutes d’encens et que nos yeux contemplent les bouquets de fleurs qui ornent l’ambon et l’autel, avec leurs teintes vives et chaleureuses aux couleurs d’automne. Mais cette beauté ne peut pas nous faire oublier l’aspect profondément paradoxal des paroles que Jésus prononce et qui semblent se résumer d’un mot : « Heureux les malheureux ! » Heureux les pauvres, heureux ceux qui pleurent, heureux les persécutés : à vue humaine, les béatitudes offrent peu d’espoir. Et pourtant, le Sermon sur la montagne, qui s’ouvre avec les béatitudes, est l’un des textes évangéliques majeurs de la morale chrétienne, la charte parfaite de la vie chrétienne, disait saint Augustin. Il voit même dans les béatitudes les degrés de la vie spirituelle, le chemin de la perfection, dirait sainte Thérèse d’Avila, un itinéraire qui commence avec l’humilité et la pauvreté de cœur et qui s’achève avec le fait de devenir fils et filles de Dieu, enfants de Dieu.

Le paradoxe ne fait que croître quand nous comparons les béatitudes avec la deuxième lecture de ce jour, cet extrait de la 1ère lettre de saint Jean : « Bien-aimés, voyez quel grand amour nous a donné le Père pour que nous soyons appelés enfants de Dieu, et nous le sommes. » Et saint Jean poursuit : « Dès maintenant nous sommes enfants de Dieu » !

Car une question se pose : n’y a-t-il pas une contradiction entre ce qui dit saint Jean et ce que disent les béatitudes ? D’un côté, être enfant de Dieu, nous dit saint Jean, est un don de l’amour du Père, un don déjà acquis, dès maintenant. Et de l’autre, les béatitudes semblent faire de notre identité d’enfants de Dieu le sommet d’un parcours très exigeant, d’un itinéraire spirituel radical et à bien des égards inatteignable à vue humaine. Car le paradoxe des béatitudes se poursuit tout au long du Sermon sur la montagne : souvenez-vous en effet de la radicalité des paroles de Jésus dans la suite : « Quiconque se fâche contre son frère en répondra au tribunal, quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis dans son cœur l’adultère avec elle, quelqu’un te donne-t-il une gifle sur la joue droite, tends-lui encore l’autre, aimez vos ennemis, priez pour vos persécuteurs ». Alors le ciel est-il le don gracieux du Seigneur ou une récompense de nos efforts ? La vie chrétienne est-elle une équation impossible à résoudre du genre : heureux les malheureux, malheureux les heureux ?

En réalité, cette contradiction est une clé de compréhension de la spécificité chrétienne de la morale. Le chrétien ne vit pas les exigences de la morale pour obtenir le salut, le paradis, le ciel, mais c’est parce que le salut, le paradis et le ciel lui sont donnés gratuitement, c’est-à-dire par pure grâce, qu’il s’engage sur la voie des exigences de la vie morale. Et c’est ce qui explique pourquoi ces exigences peuvent aller si loin. La morale chrétienne n’est pas le strict minimum requis pour obtenir le salut. Elle est au contraire le déploiement en surabondance, dans tous nos actes, de la puissance de la grâce de Dieu à l’œuvre dans notre vie. Elle est notre action de grâce pour un salut totalement immérité et au-delà de toute attente. Ah si nous pouvions comprendre cela ! C’est bien ce que les saints ont compris, ils sont les témoins, non seulement de la gratuité du salut, mais de la puissance de ce salut, de cette grâce, qui a transformé leur vie, et c’est pourquoi leur sainteté nous dépasse toujours si fortement ! Cette puissance a été à l’œuvre dans des vies d’hommes et de femmes ordinaires, c’est bien la joie de la Toussaint. Non seulement nous sommes entourés des géants de la sainteté, comme ces statues qui nous entourent et qui sont aujourd’hui ornées d’une flamme qui brille à leurs pieds. Mais la fête de la Toussaint y adjoint aussi cette foule de gens inconnus, en qui la grâce de Dieu a été puissante, cette foule de ceux qui se sont laissé toucher par l’amour du Christ pour eux, et qui nous encouragent aujourd’hui, qui nous redonnent de l’espérance : la grâce de Dieu n’est pas impuissante !

Le chrétien est appelé à prendre au sérieux la vie morale, non pour mériter un salut immérité, mais en réponse à ce don gratuit. C’est parce qu’il prend au sérieux sa foi que le chrétien s’engage sur un chemin exigeant de vie morale. Alors la pratique religieuse n’est plus d’abord de l’ordre d’un commandement extérieur, dont l’homme pourrait tout aussi bien se passer pour faire le bien, comme beaucoup de nos contemporains le font, et souvent sans être moins généreux que nous. Non, la pratique religieuse a pour nous un autre sens : elle devient alors comme une nécessité interne au salut, à la foi, comme le moyen indispensable d’accueillir en soi, jour après jour, un salut qui dépasse toutes les capacités humaines, puisqu’il s’agit de devenir ce que nous sommes déjà mais que nous avons à devenir pleinement, à savoir enfants de Dieu. La pratique religieuse chrétienne est un moyen nécessaire, vital, pour accueillir en nous l’Esprit de sainteté et ses dons, par lesquels Dieu nous fortifie et fait grandir en nous la vie d’enfant de Dieu. Saint Augustin a d’ailleurs relié chaque béatitude à un don de l’Esprit Saint, soulignant ainsi très concrètement comment l’Esprit Saint nous aide à mettre en œuvre chacune des béatitudes.

Dès lors, il n’y a plus de contradiction entre le fait d’être gratuitement sauvé par Dieu et le fait de répondre à ce don par un engagement toujours plus profond de toute notre vie, pour vivre en conformité avec le don qui nous est fait. Alors la morale chrétienne n’est plus comprise comme une obligation d’obéir à une loi extérieure à nous, qui entraverait plus ou moins notre liberté. La morale chrétienne devient un élan intérieur qui nous pousse à devenir toujours davantage conformes à notre vocation d’enfants de Dieu, à devenir saints parce que Dieu est saint, à approfondir toujours davantage notre relation vivante et personnelle avec le Christ, qui nous a sauvés et a livré sa vie pour nous.

Oui, les béatitudes sont belles. Non parce qu’elles nous promettraient un espoir accessible à vue humaine, à partir de nos propres capacités, mais parce qu’elles nous ouvrent à l’espérance. C’est cette confiance audacieuse qui habite le cœur des saints et qui les fait marcher avec élan et joie sur le chemin étroit de l’Évangile à la rencontre du bonheur véritable, la communion au Christ.

Que notre participation à l’eucharistie nous fasse aujourd’hui entrer davantage dans cette vie du Christ pour continuer avec un grand désir notre marche vers le Ciel, en contemplant avec un cœur purifié la beauté des béatitudes et en reprenant courage chaque jour, entourés d’une multitude de saints qui veillent sur nous et désirent que nous aussi, nous ayons part à leur joie sans mesure !