Chanoines réguliers de Prémontré
27
Jan
Ste Angèle Merici, vierge

Messe du jour – 25 décembre 2021

On peut, il est vrai, être perdu, dans cet Evangile, qui semble bien éloigné de la crèche, de l’âne et du bœuf, des bergers et de l’enfant qui dort, entre Marie et Joseph. Essayons tout de même de s’y repérer un peu.

D’un côté, il est question de l’initiative, et cette initiative, telle une source, est exclusivement divine. Jean emploie les verbes venir, devenir, envoyer et  des adverbes sans compromis : tout ou rien : par lui tout est venu à l’existence, rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans lui. Il y eut un homme envoyé par Dieu, venu comme témoin. Le Verbe était la vraie lumière qui éclaire tout homme venant dans le monde, le monde était venu à l’existence par lui. Il est venu chez lui. Il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu. Ils sont nés de Dieu. La grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ.

De l’autre côté, il s’agit de la réponse, celle de la créature, celle de l’homme. Il est question d’accueillir, de recevoir, de saisir, de reconnaître, de voir. Mais la réponse n’a rien d’obligé et d’automatique. Les ténèbres ne l’ont pas arrêté, le monde ne l’a pas reconnu, les siens ne l’ont pas reçu. C’est comme si Jean grossissait peu à peu la loupe : les ténèbres, c’est assez large et informe, puis le monde, déjà plus précis, et enfin les siens, ceux qui ont un lien particulier avec le Christ, s’agit-il du peuple d’Israël, la descendance de David, à laquelle appartient le Messie ? Peut-être. Certains cependant ont donné une réponse positive : à tous ceux qui l’ont reçu, il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu.

Cet Evangile raconte donc l’histoire de l’initiative divine et de la réponse de l’homme.

Au centre de cette histoire, un verset décide de tout :

Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire

Je voudrais m’arrêter à ces premiers mots du verset 14. Ce passage est un tournant. Toute une contemplation de Dieu, du Verbe, a été faite et soudain, Jean introduit le « nous ». On pouvait se croire dans le monde des idées, des concepts, des abstractions, maintenant, nous sommes dans la communauté des disciples, le « nous », c’est Jean lui-même et ceux qui, avec lui, ont rencontré le Christ, ont été rejoints par lui et l’ont suivi. Le Verbe, par qui tout est venu à l’existence, lui en qui est la vie, lui qui est la vraie lumière… saint Jean affirme qu’il s’est fait chair, qu’il a habité parmi nous. Souvenez-vous du récit de l’appel des premiers disciples : « Où demeures-tu ? » demande Jean à Jésus. « Venez et voyez », et ils vinrent donc et ils virent où il demeurait et ils demeurèrent auprès de lui ce jour-là. » (Jn 1, 38-39). Il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire.

La gloire, dans la Bible, c’est le rayonnement même de Dieu. Aujourd’hui, saint Jean dit que la gloire divine apparaît « dans la chair », c’est-à-dire dans une figure finie, unique, privilégiée. Même pas dans une idée ou dans un concept, l’idée d’enfant, de nouveau-né par exemple. On ne fait pas l’expérience d’une idée. Or saint Jean, lui, a fait l’expérience du Verbe, parce que le Verbe s’est fait chair. Au début de son épître, il témoigne : « ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et ce que nos mains ont touché du Verbe de vie, nous vous l’annonçons » (1Jn 1, 1). « Nous », c’est la communauté de ceux qui ont fait l’expérience de la gloire de Dieu  – entendre, voir, toucher –  dans la chair que le Verbe a prise, en devenant homme.

Qu’est-ce que cela veut dire, faire l’expérience de la gloire de Dieu dans la chair que le Verbe a prise ? Au soir du jeudi Saint, priant le Père, Jésus s’adresse à lui en disant : « Père, l’heure est venue, glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie et que, selon le pouvoir que tu lui as donné sur toute chair, il donne la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donné ! » (Jn 17, 1) Le Verbe s’est fait chair, c’est à dire qu’il est devenu l’un de nous, un parmi toute chair. Il a renoncé à sa gloire, à l’éclat de sa divinité, pour devenir homme et pour nous donner la vie éternelle, la vie d’enfant de Dieu. Cet abaissement, de la crèche jusqu’à la Croix, a révélé la gloire de Dieu, l’éclat de la divinité. Et cette gloire, qu’est-elle si ce n’est le mystère insondable de l’Amour, l’amour livré, l’amour qui s’abaisse, qui s’offre, jusqu’à mourir sur une Croix. Saint Jean et les autres disciples sont ceux qui se sont laissés rejoindre, toucher, saisir, par cet Amour divin. Croire, c’est se livrer à l’Amour qui se donne, qui se fait chair, et qui manifeste dans sa chair l’éclat infini de la divinité : Dieu est Amour ! Croire, c’est consentir à naître de Dieu, c’est-à-dire à ne plus s’appuyer sur soi-même, mais remettre tout mon être à celui qui s’est fait chair, a habité parmi nous, et nous a donné de voir sa gloire, son Amour. Que cette remise de nous-même, confiante, fasse qu’à notre tour, nous entrions dans ce « nous » dont parle saint Jean, ce « nous » de la communauté qui croie et qui donne sa réponse libre à Dieu. Dieu n’est pas seulement celui qui vient, comme nous l’avons chanté tout au long de l’Avent, mais aussi celui qui maintenant est là, présent, et qui se donne, à quiconque veut bien lui remettre sa vie et toute sa personne. Amen !