Chanoines réguliers de Prémontré
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Oct
S. Bruno, prêtre
Écrit par f. Norbert

IVè dimanche de carême – 27 mars 2022

Il existe un document, un petit livret, qu’on appelle l’ordo. L’ordo donne pour chaque jour des indications liturgiques : il explique ce que nous célébrons, et comment nous devons le célébrer. Pour ce IVè dimanche de carême, l’ordo de l’ordre de Prémontré, parce que nous nous approchons de Pâques, parce que nous avons fêté cette semaine la mi-carême, dit non seulement que les célébrants peuvent être vêtus de rose, mais aussi que les orgues peuvent sonner : « organa pulsari possunt. » Notre grand orgue est certes caché, bâché, à cause des travaux de restauration de l’abbatiale, mais il se fera entendre, il va sonner, il va littéralement pulser, parce que Pâques s’annonce à l’horizon. 

Je voudrais justement que nous considérions ce matin l’attitude du père de la parabole, qui scrute l’horizon. Ce père, je me le représente volontiers comme un vieux monsieur au regard perçant, qui fixe chaque jour l’horizon, pour guetter le retour de son fils. Ce père, il est plein d’espérance : il sait que son fils va revenir, il l’attend comme un veilleur attend l’aurore, il l’espère. Est-il triste ? Je ne sais pas. Son fils lui manque, c’est certain, mais je crois qu’au fond de lui, il sait qu’il ne va pas tarder, et qu’il est déjà sur le chemin du retour, de sorte qu’il reste assis là, sur le seuil, ou debout, près de la porte, à regarder fixement la ligne d’horizon. Un jour, il aperçoit un début de frémissement, une sorte de nuage de poussière qui va grossissant : oui, quelqu’un s’approche. De loin, dit Luc, et la précision a son importance : c’est un vrai père, il reconnaît son fils de loin, peut-être même avant que ses yeux ne reconnaissent le fils en question, parce qu’il voit avec le cœur. Alors son sang ne fait qu’un tour, son cœur fait un grand bond dans sa poitrine, et le voilà qui court vers lui, qui l’atteint, qui se jette à son cou, qui le couvre de baisers. Admirons la magnifique énumération de verbes décrivant l’attitude du père : c’est comme si nous regardions un film en accéléré. Ce vieux monsieur, qui regardait fixement et patiemment l’horizon, se précipite, il va à toute allure, et il se moque des convenances : c’est ainsi qu’il court, ce qu’on ne fait pas en Orient. En Terre sainte, on marche, on presse le pas parfois, mais on ne court jamais. À Jérusalem, personne ne fait son footing. La course, c’est une attitude bonne pour les Occidentaux. Nous devons remarquer le fait que le père court : il est pressé par le retour du fils. Il est même tellement pressé qu’il ne laisse pas le temps à son fils de dérouler le discours qu’il a préparé à son intention : « Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils ». Là, le père interrompt le discours, il ne laisse pas son fils continuer : « Traite-moi comme l’un de tes ouvriers », mais il ordonne la préparation d’un immense festin, d’un banquet somptueux. « Mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé. »

Dans cette parabole, il y a un renversement prodigieux. Au début du récit, le fils demande sa part d’héritage. C’est comme s’il tenait son père pour déjà mort, il veut disposer à sa guise des biens qui doivent lui revenir plus tard : c’est une donation de son vivant, peut-être avec une exonération fiscale jusqu’à 100 000€ tous les 15 ans. Plus tard, le père accueille son fils, il le réintègre dans la vie : « mon fils que voilà était mort et il est revenu à la vie. » Il me semble que là est le message de l’évangile de ce dimanche : au milieu du carême, nous fêtons un passage de la mort à la vie, nous annonçons la mort du Seigneur Jésus et nous proclamons sa Résurrection. Cette parabole est comme un évangile en miniature : elle condense en quelques versets le message évangélique tout entier. Laissons-nous surprendre par ce débordement de joie qui envahit le père, laissons-nous éclairer par la lumière de Pâques qui ne baigne pas seulement les jours d’après Pâques mais éclaire déjà les jours d’avant Pâques, qui nous éclaire maintenant, comme la colonne de feu guidait les Hébreux dans le désert la nuit. 

Cette lumière qui brille déjà, saint Paul en parlait aux Corinthiens : « Dieu nous a réconciliés avec lui par le Christ », de sorte que « si quelqu’un est dans le Christ, il est une créature nouvelle. » Le don est déjà donné, nous nous préparons à mieux le recevoir à Pâques, à l’accueillir de manière plus profonde, plus intime, plus complète. Ce travail de préparation est essentiel : Paul dit bien, par exemple, que pour être une créature nouvelle, nous devons respecter une condition : être dans le Christ. Plus loin, il dit la même chose avec d’autres mots : « Laissez-vous réconcilier avec Dieu ». Laissons briller la lumière, accueillons la réconciliation en nous y disposant. Tel est le don à nous proposé, il est grand, il y a de quoi courir de toutes ses forces pour aller à sa rencontre, il y a de quoi festoyer. Cette course se fait plus pressante à mesure que Pâques approche. 

« Organa pulsari possunt », dit l’ordo prémontré. C’est comme si les pulsations de l’orgue devaient refléter les pulsations cardiaques du père. Que ces pulsations fassent aussi vibrer nos cœurs. C’est bien le minimum pour celui qui, pour nous, a fait le maximum.