Chanoines réguliers de Prémontré
3
Mars
IIIIè dimanche de Carême
Écrit par f. Hugues

5 février 2023 – 5è dimanche du T.O

« Pour votre santé, évitez de manger trop gras, trop sucré, trop salé » : vous avez probablement déjà lu ou entendu (dans les publicités) cette consigne. « Évitez de manger trop gras, trop sucré, trop salé » : ce slogan peut sembler problématique… parce qu’il est difficile d’être fidèle à cette consigne diététique… (et vous vous dites peut-être que visiblement je n’en tiens pas trop compte !). Problématique aussi parce que l’invitation à ne pas manger « trop salé », donne une mauvaise image du sel, ce sel que le Christ nous invite pourtant à être. Dans notre monde, notre culture, où le salé est déconseillé, comment comprendre « Vous êtes le sel de la terre » ?

         Cette invitation de Jésus à « être le sel de la terre », ce n’est cependant pas à l’aune de notre culture que nous devons la comprendre, mais à l’aune de la culture de Jésus, dans laquelle le sel est à la fois un assaisonnement, une nourriture partagée et un conservateur[1].

  1. « Vous êtes le sel de la terre » : le sel que le Christ nous invite à être, c’est premièrement le sel – assaisonnement.

         À l’époque de Jésus, le sel est déjà utilisé comme assaisonnement, comme ingrédient ajouté en petite quantité à une nourriture pour en relever le goût. Et c’est bien ce que sont les chrétiens : des hommes, des femmes, en petite quantité, très minoritaires qui, par leur présence, relève le goût du monde, confère sens à l’humanité.

         Nous nous plaignons souvent d’être devenus minoritaires, d’être peu nombreux : c’est vrai… mais cela a toujours été le cas. Même lorsque l’empire romain était officiellement chrétien, lorsque tous était baptisés, saint Augustin constatait que rares étaient les chrétiens sincères, rare ceux qui convertissaient réellement toute leur vie à la suite du Christ. Même dans la France très catholique de Louis XIV, les grands prédicateurs – Bossuet, Fénelon ou Bourdaloue – se désolaient de la faible part de catholiques fervents !

         Les vrais chrétiens ont toujours été/seront toujours minoritaires, mais ils peuvent cependant tout relever par leur présence, tout transformer par leur vie. Le notait déjà l’auteur de la Lettre à Diognète, au début du 3ème siècle, dans un milieu où les chrétiens minoritaires, rejetés, persécutés, contribuaient à changer le monde : « les chrétiens se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et le reste de l’existence, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur manière de vivre. […] Ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde ».

  •  « Vous êtes le sel de la terre » : le sel que le Christ nous invite à être, c’est deuxièmement le sel-nourriture,

         Dans le Proche Orient ancien, dans le monde de Jésus, le sel n’est pas qu’un assaisonnement, c’est aussi une nourriture en soi ; et jusqu’à récemment dans les déserts d’Orient, l’hospitalité obligeait à procurer au voyageur de l’eau, du pain et du sel, du pain avec du sel dessus.

         Ce sel était alors un symbole du repas commun, de la table partagée. Nous insistons souvent sur le partage du pain (qui a donné « co-pain »), là où les anciens insistaient aussi sur le partage du sel. Non seulement parce qu’il n’y avait qu’un pot de sel, une salière pour tous (et pas une salière par convive), mais surtout parce que le sel était aussi considéré comme le symbole de la nourriture partagée, le symbole du partage, de l’amitié – et la Bible fait ainsi allusion à ce partage du sel comme signe d’amitié (Esd 4, 14), à « l’alliance de sel » (2 Ch 13, 4-5).

         En nous invitant à être « le sel de la terre », le Christ nous invite donc à créer l’alliance par le partage, et c’est comme cela que nous transformons notre monde. Le signe que les chrétiens, si minoritaires, peuvent offrir, c’est le signe du partage : partager son argent, partager son temps, partager ses compétences, au fond partager son amour, avec ceux qui en manquent. C’est bien ce sel du partage qui a marqué les contemporains des chrétiens depuis 2000 ans, admiratifs des apôtres, de saint Martin de Tours, de saint Vincent de Paul, de Mère Teresa, de tous ces chrétiens qui changent le monde par le témoignage du partage, du don de soi.

  • « Vous êtes le sel de la terre » : le sel que le Christ nous invite à être, c’est troisièmement le sel-conservateur.

         Dans le monde de Jésus, et jusque récemment en France, le sel avait un rôle fondamental pour conserver les aliments, les viandes, les poissons, qui salés pouvaient être conservés sans pourrir, sans se corrompre.

         En nous invitant à être « le sel de la terre », le Christ nous invite donc être (comme le dit Augustin) « le sel apostolique qui assaisonne et empêche la corruption[2] » ; le Christ nous invite à être des conservateurs dans ce monde. « Conservateurs » n’est pas un qualificatif que tous apprécient, et pour certains, c’est une insulte… mais « conservateur » peut aussi décrire notre vocation.

         Conserver l’humanité contre toutes les corruptions qui l’assaillent : la corruption de l’argent, accumulé, non partagé ; la corruption du plaisir devenu idole, égoïste ; la corruption de l’isolement qui rejette l’autre, l’étranger, le différent ; la corruption de la toute-puissance qui prétend décider de la vie fragile, vie naissante ou mourante.

         Nombreuses sont les corruptions de notre monde et, comme « sel de la terre », nous sommes appelés à les éloigner. De même que le sel empêche la corruption de la nourriture dont il est le conservateur, parce qu’il n’est pas sujet lui-même à la corruption, parce qu’il est incorruptible, de même les chrétiens – sel de la terre : c’est en nous préservant nous-mêmes de ces corruptions que nous pourrons lutter contre la corruption du monde, que nous pourrons être conservateur du monde, « sel de la terre ».

         Dans quelques instants, nous allons partager (non du sel) mais du pain et du vin :

– que cette communion eucharistique nous donne la grâce d’être vraiment « sel de la terre », donnant sens à notre monde en y témoignant du partage à la suite du Christ ;

–  que cette communion eucharistique nous donne la force d’être vraiment « sel de la terre » donnant sens à notre monde en résistant aux corruptions qui le guettent ;

– en attendant le terme de notre mission sur cette terre, le jour où au Ciel nous partagerons le festin des noces de l’Agneau, aux dires d’Isaïe « un festin de viandes grasses et de vins capiteux, un festin de viandes succulentes » et de mets savoureux (Is 25, 6)… pas très diététiques !


[1]. Sur les significations du sel ici développées, voir J. Latham, The religious symbolism of salt, Paris, Beauchesne, 1982.

[2]. Augustin, Homélie sur le Sermon sur la montagne, 6, 17.