Chanoines réguliers de Prémontré
29
Avr
Ste Catherine de Sienne, vierge et docteur
Écrit par f. Norbert

26 avril 2026 – IVe dimanche de Pâques

« Les brebis écoutent sa voix ». En méditant l’évangile de ce dimanche, j’ai été interpellé par cette phrase, que Jésus énonce à deux reprises. « Les brebis écoutent la voix » du pasteur, de sorte qu’elles le suivent fidèlement. Le matin, quand il ouvre la porte de la bergerie et leur susurre des mots doux à l’oreille, elles sortent, elles quittent la protection de leur enclos et elles le suivent avec confiance dans les gras pâturages. Mais pourquoi Jésus évoque-t-il l’ouïe des brebis ? D’après une rapide recherche animalière, les ovins ont plutôt une bonne ouïe, sans être pourtant les meilleurs auditeurs du monde animal.

Les chauves-souris sont probablement les mammifères qui ont la meilleure ouïe. Elles entendent des sons que nous autres pauvres humains ne pouvons pas entendre, jusqu’à une fréquence de 300 000 hertz, alors que nos petites oreilles plafonnent à 20 000 hertz. Je ne veux pas être trop technique, mais ça veut dire que les chauves-souris entendent quinze fois mieux que nous. En fait, l’ouïe des chauves-souris compense leur piètre vue. Elles ne voient rien mais elles entendent tout ; c’est ce qu’on appelle l’écholocalisation. Jésus aurait aussi pu prendre l’exemple des baleines, qui peuvent communiquer à 2000 km de distance, parce qu’elles ont une fréquence très basse. Mais il n’y avait pas de baleine dans la mer de Galilée, si bien que Jésus n’a jamais pu observer ces curieux animaux. Il aurait pu prendre l’exemple des chiens ou des chats, dont nous savons tous qu’ils entendent très bien, mieux que nous et probablement mieux que les brebis : le chien entend des sons jusqu’à 50 000 hertz et le chat jusqu’à 64 000 hertz. Cela leur permet d’entendre un lapin se déplacer dans l’herbe, ou de reconnaître le pas de leur maître. Par contre, Jésus a eu raison de ne pas prendre l’exemple des pieuvres pour construire sa parabole : figurez-vous qu’elles sont sourdes. Idem pour les serpents : ils n’entendent rien, mais ressentent les vibrations du sol. Et ne vous méprenez pas au sujet des éléphants : ce n’est pas parce qu’ils ont de grandes oreilles qu’ils entendent bien. Leurs grandes oreilles leur servent plutôt à se rafraichir efficacement, étonnant n’est-ce pas ? Par ailleurs, j’ai découvert avec stupéfaction que les sauterelles avaient leurs oreilles sur les genoux. Très étonnant, n’est-ce pas ? J’arrête ici mon documentaire animalier, et je reviens à ma question : pourquoi Jésus prend-il l’exemple des brebis ?

Vous me direz, c’est très simple. Jésus connaît les Écritures d’Israël par cœur, et il sait que les prophètes annoncent souvent que Dieu va envoyer un pasteur – ou se faire lui-même pasteur – pour rassembler les brebis dispersées par des mauvais pasteurs. Et vous aurez raison. Le propre de la brebis est d’être un animal grégaire. De nos jours, l’adjectif « grégaire » est dévalué. Il s’applique à quelqu’un qui ne réfléchit pas, et suit un autre sans discernement, comme les moutons de Panurge. Mais ici, dire que la brebis est un animal grégaire, c’est positif. D’après la littérature zoologique consacrée aux ovins, deux aspects de l’instinct grégaire des brebis sont riches d’enseignement.

Le premier aspect, c’est que l’instinct grégaire des brebis se renforce quand un prédateur est à proximité. C’est-à-dire que les brebis font bloc quand elles se savent menacées. Elles comprennent que l’unité du troupeau fait leur force. Chaque brebis individuelle se donne au tout du troupeau, elle vit dans le troupeau, pour le troupeau et par le troupeau. La brebis est indéfectiblement liée au troupeau.

Le second aspect, c’est que le troupeau suit sans difficulté celui qu’il identifie comme son maître, comme son pasteur. Il y a quelques mois, j’ai fait une expérience étonnante. J’étais en voiture, sur la route qui borde notre prieuré de Sarrance, dans les Pyrénées. L’hiver arrivait, et les brebis descendaient des estives pour se réchauffer en fond de vallée. D’un coup, la voiture s’est trouvée paralysée, encerclée par un troupeau de brebis bêlant joyeusement, suivant d’un seul homme le berger. Ce jour-là, là-bas, j’ai compris l’évangile : la brebis suit celui dont elle reconnaît la voix.

Chers frères et sœurs, il en va de même pour nous autres chrétiens. Depuis notre baptême, nous appartenons à l’Église, nous sommes membres du corps dont le Christ Jésus est la tête, et nous sommes reliés aux autres baptisés. Avec eux, nous entendons la voix du pasteur, qui a retenti tout à l’heure dans la Parole proclamée à cet ambon, et nous l’avons identifiée : « Louange à toi, Seigneur Jésus. » De même, comme les brebis sortent pour brouter dans les gras pâturages en toute confiance et sécurité, nous-mêmes passerons la porte et sortirons de l’enclos qu’est cette abbatiale pour aller brouter dans les pâturages de ce monde parce que nous aurons reconnu la voix du pasteur et que nous l’aurons suivi. Oh bien sûr, il en est toujours une qui fait bande à part, qui se sépare du troupeau. Cette brebis-là ne peut pas se défendre, elle est facilement la proie des prédateurs, sa vie est en danger. Encore une fois, il en va de même pour nous : un chrétien tout seul est un chrétien en danger.

Le dimanche du Bon Pasteur est en même temps celui du troupeau, celui de l’Église, car il n’y a pas de pasteur sans troupeau. Ce dimanche nous rappelle qui est le Christ Jésus pour nous, et nous rappelle notre mission : entendre sa voix, et le suivre dans la communion de l’Église.