Chanoines réguliers de Prémontré
6
Oct
S. Bruno, prêtre
Écrit par F. François-Marie

17 août 2022 – Profession solennelle de f. Charles-Marie

Sur le livret de profession, une icône de saint François prêchant aux oiseaux illustre l’homélie que je dois prononcer. Je ne sais pas si c’est un message pour orienter mon propos ! Il est vrai fr Charles-Marie que tu as un réel talent pour les icônes, et que tu aimes aussi beaucoup les oiseaux. Tu es le seul frère qui m’ait demandé si on ne pourrait pas élargir la haie de charmille qui court le long du chemin qui descend à la cuisine, histoire de permettre aux oiseaux d’y faire leurs nids, ainsi que de planter une haie bocagère entre les noyers, au-dessus de la laverie, avec la même intention. Pourquoi pas ! En attendant, je me contenterai plutôt de reprendre les mots de la formule de profession que tu vas prononcer aujourd’hui, sur cet autel, pour en donner quelques éléments d’explication et de sens.

Moi, frère Charles-Marie. L’engagement de ce jour, c’est le tien. C’est la grandeur de la liberté donnée à l’homme de pouvoir dire « je », d’engager sa vie par une parole définitive. C’est aussi parce que tu as fait l’expérience d’être aimé que tu peux aujourd’hui t’engager toi-même. L’amour de tes parents, de ta famille, de tes amis. Et à la source de tout, l’amour de Dieu, l’amour du Christ qui dépasse toute connaissance. Un amour qui te précède et t’attend, qui appelle à le chercher, à le contempler. Et l’amour ne se paie que par l’amour. Bien sûr, notre amour est encore balbutiant, notre liberté est limitée, blessée par le péché, elle n’est pas parfaite et tu devras apprendre à renoncer à être parfait, accepter d’être vulnérable, ce qui est difficile. Seule l’humilité du Christ peut nous y conduire, lui qui nous dit aujourd’hui dans l’Evangile : venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le poids du fardeau, vous qui n’êtes pas parfaits ! Car je suis doux et humble de cœur, je prends en considération l’homme et sa faiblesse. Mais en même temps, c’est bien toi, fr Charles-Marie qui t’engages et qui deviens responsable, c’est-à-dire qui devras répondre de ton engagement tout au long de ta vie : non pas obtenir un résultat impeccable, mais toujours re-choisir cet engagement sans te décourager, surtout quand tu mesureras le décalage entre ta vie et cet appel.

Je m’offre et me livre à l’Eglise Saint-Martin de Mondaye. On pourrait s’attendre à ce que tu te livres à Dieu, au Christ. Mais au fond, se donner au Christ est déjà inscrit dans le baptême. Tout baptisé est consacré à Dieu, offert au Christ qui est mort pour lui. Aujourd’hui, tu t’offres à une Eglise, et là est un aspect important du charisme de chanoine régulier. Tu t’inscris sur la liste de ceux qui servent le Seigneur en se donnant à une Eglise en particulier. Le christianisme n’est pas une abstraction. Dès que Jésus commence à prêcher la venue du Royaume de Dieu, il appelle concrètement des disciples, il fonde une communauté réelle, pour être avec lui et les envoyer prêcher. L’Eglise, avec toute son épaisseur et sa pesanteur, appartient au réalisme de l’incarnation. Et tu t’offres à cette Eglise Saint-Martin de Mondaye. Ce sont d’abord des murs, une église en travaux, en restauration. Rénovation prometteuse, nous en avons un aperçu, qui peut être aussi une image de notre communauté : elle a toujours besoin d’être rebâtie, restaurée, elle n’est pas installée une fois pour toutes, elle a ses côtés sales, exigeant la conversion et ses voûtes resplendissantes, signe d’espérance. Mondaye, c’est une église, mais  bien davantage des pierres vivantes, la canonie que nous formons, et dans laquelle tu vas être incorporé, avec les multiples missions qui nous sont confiées : paroisses, prieurés, aumôneries, hôtelleries, sanctuaires, etc, et certainement d’autres missions à l’avenir, en fonction des besoins de notre temps et de nos capacités d’y répondre. Il s’agit, pour se donner réellement au Christ, de le servir concrètement.

Tu t’offres, c’est ta part active, et tu te livres, c’est une mise à disposition de toi-même qui évoque déjà une forme de passivité pour laisser Dieu faire son œuvre, et tu promets. Tu promets, pas moins de 5 engagements ou vœux, reliés les uns aux autres si fortement qu’au fond, tu pourrais promettre simplement le premier, la conversion, et tout le reste suivrait. Mais la formule de profession les développe, alors évoquons chacun d’entre eux.

Les deux premiers tout d’abord : conversion et vie commune (avant, nous disions stabilité). En apparence deux mouvements opposés : conversion, c’est une transformation, un changement, vie commune, c’est au contraire la fidélité à une communauté, à un destin partagé par l’ensemble des frères. Sans doute les deux sont-ils nécessaires et s’enrichissent mutuellement : celui qui ne s’arrête jamais, se fatigue et fatigue les autres, mais à l’inverse être trop casanier conduit à s’enliser dans la répétition du même. De la vie commune, le passage que nous avons lu de saint Paul aux Philippiens nous donne la ligne directrice : « ayez les mêmes dispositions, le même amour, les mêmes sentiments ; recherchez l’unité ». Il nous met en garde contre ce qui peut nous détourner  de l’unité : l’intrigue, l’esprit de parti qui nous conduit à cultiver les préférences au lieu de nous faire tout à tous, la vanité qui pousse à dominer, à posséder les autres par orgueil et jalousie, l’égoïsme enfin qui nous centre nous-mêmes, nous désintéressant de la communauté dès lors qu’elle ne sert pas nos intérêts. Contre ces dangers, recherchons une véritable fraternité, l’humilité de cœur et une plus grande générosité dans le Christ.

Mais la formule de profession se veut plus explicite encore : Principalement dans la pauvreté, le célibat consacré et l’obéissance selon l’Evangile du Christ. L’Evangile que nous avons entendu peut nous aider à comprendre le sens de ces trois vœux. La parole de Jésus exprime un vrai bouleversement, un changement radical de perspective, dont nous n’avons pas fini de percevoir les conséquences. La Sagesse ne se révèle pas aux sages, l’Intelligence, le Logos, ne se fait pas connaître aux savants, aux avisés, mais le Tout-puissant, Seigneur du ciel et de la terre se fait connaître aux non puissants, aux tout-petits, à ceux qui acceptent de prendre le risque de ne pas tout savoir à l’avance. Tout l’ordre du monde, du moins de ce monde déformé par le péché et par le mal, est remis en question. Cet ordre qui veut que le semblable s’unisse au semblable, que les contraires s’opposent, que les riches soient toujours plus riches et les pauvres plus pauvres, que l’élitisme soit le maître-mot de l’existence. Dieu a pris le contre-pied de cette attitude, le Créateur s’est uni à la créature, l’infiniment grand demeure dans le plus petit des enfants des hommes, le Saint a pris place à la table des pécheurs. Cet abaissement inouï, jamais vu, jamais connu, nous révèle le cœur de Dieu, doux et humble, le mystère de la Miséricorde infinie du Père.

Le Christ, lui qui était riche, de condition divine, est devenu pauvre pour nous révéler quelles sont les seules richesses qui ne meurent pas, que les mites ne dévorent pas. Lui qui était source de tout ce qui existe, a pris le chemin du célibat consacré pour nous révéler une autre source de fécondité, celle qui vient de l’Esprit, et qui est la fécondité d’un amour qui s’offre jusqu’au bout, jusqu’à la Croix. Lui qui ne fait qu’un avec le Père et qui est inséparablement uni à sa volonté, a pris le chemin de l’obéissance pour nous faire découvrir que le véritable épanouissement de notre vie personnelle est dans la disponibilité profonde à la volonté de Dieu, à travers l’humble médiation de son Eglise, du ministère qui s’accomplit dans nos communautés.

Dès lors nous comprenons que le fondement de notre vie consacrée est le désir d’appartenir au Christ, de le suivre, de le laisser toujours davantage vivre en nous ce bouleversement de la charité, pour qu’il nous donne part à sa communion d’amour avec le Père, dans l’Esprit Saint.

Cet engagement, enfin, fr Charles-Marie, tu ne le prends pas seul, tu t’inscris dans une grande tradition, celle de la vie apostolique, à la manière des apôtres, celle de la règle de notre père saint Augustin, celle des constitutions de l’ordre de Prémontré. Et nous autres, tes frères, que tu rejoins, sur ce chemin, nous sommes témoins aujourd’hui de ton engagement, désireux que tu prennes aussi ta place parmi nous, pour aller de l’avant, d’un bon pas, entraînant d’autres à la suite du Christ. Car si la vie religieuse s’enracine dans une longue tradition qui en assure la validité – pour nous 900 ans d’histoire, on pourrait en être fier ! – elle doit cependant être tournée vers l’avenir, vers la venue du Seigneur, lui qui vient de manière inattendue et qui nous appelle à veiller dans l’espérance de son retour.

Fr Charles-Marie, on ne connaît pas exactement le contenu du sermon de saint François aux oiseaux, de même qu’on connaît assez peu de choses des sermons de notre père saint Norbert. L’important est certainement la Parole intérieure que le Christ prononce en toi. Continue donc à l’écouter, chaque jour de ta vie. Amen !