Chanoines réguliers de Prémontré
27
Nov
Ier dimanche de l'Avent

16 octobre 2022 – XXIXè dimanche du T.O

Graphiquement, visuellement, c’est une scène qui fonctionne à merveille : un homme, perché sur une colline ; deux armées s’affrontant dans la vallée. L’homme, là-haut, lève les bras, et les bons (c’est-à-dire les Hébreux) l’emportent ; il baisse les bras, et ce sont les méchants (c’est-à-dire les affreux Amalécites), qui prennent le dessus. L’enjeu est tel que notre homme, perché sur sa colline, doit garder en permanence les bras levés. Est-il fatigué qu’on lui soutient les bras, on lui apporte des étais : les bras levés de Moïse sont la condition de la victoire du peuple. C’est que Moïse, élevant les bras, accomplit un geste sacerdotal, il fait ce que font les prêtres : il prie les bras étendus, ainsi que nous le ferons tout à l’heure à cet autel. C’est le signe de l’intercession : le prêtre prie Dieu en faveur du peuple. Et ça fonctionne, puisque le peuple remporte le combat contre les Amalécites. La prière de Moïse est donc une prière efficace, c’est le premier point que nous pouvons retenir. 

De l’autre côté du spectre biblique, Jésus raconte une historiette à ses disciples : c’est l’histoire d’une femme, d’une veuve – c’est-à-dire d’une femme pauvre et isolée, reléguée aux marges sociales -, qui demande justice à un juge. Or cette veuve obtient gain de cause : même si le juge ne se range pas à ses arguments, il cède pour que cette veuve le laisse tranquille. Autrement dit, la demande répétée de la veuve est efficace, elle fait ployer le magistrat en sa faveur. Notons que c’est d’une veuve qu’il s’agit, soit d’une femme faisant partie d’un groupe devant vaquer spécifiquement à la prière. Il n’est pas anodin que cette femme fût veuve : en parlant d’une veuve qui prie incessamment, l’évangéliste souligne la prière, il la met en évidence. Parler d’une veuve qui prie avec insistance, c’est parler d’une grande priante, d’une femme dont la prière est le tout de sa vie. Et celle-ci obtient gain de cause. La prière de la veuve est un modèle de prière, une prière continue et ininterrompue, c’est le deuxième point que nous pouvons retenir. 

Comme Moïse et son geste sacerdotal, cette femme dans son état de veuvage est exaucée. L’un et l’autre peuvent reprendre à leur compte ce verset du Psaume 120 (121) que nous avons chanté : « D’où le secours me viendra-t-il ? Le secours me viendra du Seigneur qui a fait le ciel et la terre ». Pour l’un comme pour l’autre, la prière est exaucée. 

Mais est-ce vraiment la même prière ? Moïse et la veuve peuvent-ils vraiment être superposés ? Sont-ils les deux faces d’une même prière ? Je ne le crois pas. Une différence de taille sépare la veuve de Moïse. Cette parabole de la veuve est en effet appliquée par Jésus lui-même à la prière des disciples : ceux-ci sont invités à prier comme celle-là. Car de même que le juge inique a donné raison à cette femme persévérante, de même le Père du ciel a-t-il donné raison à ses enfants qui le prient. Cette figure de style, c’est le fameux argument a fortiori – que les Juifs appellent le qal wachomer : le Père miséricordieux fait plus et mieux que le juge dépourvu de justice mis en scène dans la parabole. Dans le Fils, dans la vie, la mort et la résurrection du Seigneur Jésus, le Père a donné la victoire aux hommes. Dans le Fils, le démon, notre Amalécite à nous, a été vaincu, il peut toujours tenter l’une ou l’autre incursion dans nos vies, mais celles-ci sont vouées à l’échec, celles-ci sont perdues d’avance, parce que la victoire nous a été donnée. Tel est le fond de la prière chrétienne. 

C’est pour cette raison que la prière chrétienne n’est pas tout à fait comme la prière de Moïse. Moïse prie pour obtenir la victoire, mais le chrétien prie parce qu’il a obtenu la victoire dans la mort et la résurrection du Christ. Fondamentalement, le chrétien est homme de l’action de grâce, il est homme de l’eucharistie. Dans le Christ Jésus, nous avons la victoire sur le péché et sur la mort, dans le Christ Jésus, nous avons le salut, si bien que la prière chrétienne ouvre à l’espérance. Car l’espérance n’est pas pour plus tard, elle est pour l’aujourd’hui de nos vies, et elle les change au plus profond. Ainsi, la prière chrétienne a-t-elle une marque propre : « Tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l’avez déjà reçu et cela vous sera accordé », dit Jésus (Mc 11,24).

Chers frères et sœurs, demeurons fermes dans la prière, étant conscients que la question n’est pas d’abord le « pour quoi » de notre prière (ce que nous demandons dans la prière), mais le « pourquoi »nous prions (ce qui provoque notre prière), la Résurrection du Christ Jésus que nous voulons garder devant nos yeux et dans notre cœur tout au long de notre vie.