12 avril 2026 – IIe dimanche de Pâques
Quelle est belle, cette première communauté de Jérusalem que décrivent les Actes des Apôtres ! Tous les chrétiens étaient assidus à l’enseignement des apôtres et à la fraction du pain ; ils mettaient tout en commun. Toute la communauté vivait dans un même élan : un seul cœur, une seule âme, habitée par la crainte de Dieu. Quel exemple édifiant ! Comme cette Église des origines semble belle… « Qu’est-ce que c’était bien avant ! »
En ce temps de Pâques, la lecture des Actes des Apôtres nous donne à contempler l’Église naissante. Ces textes nous sont donnés pour nous faire aimer l’Église et pour nous appeler à la conversion. Mais ils peuvent aussi faire naître en nous une certaine nostalgie : celle d’un âge d’or perdu : Age d’or des premiers siècles, âge d’or du Moyen Âge, âge d’or du XVIIe ou du XIXe siècle… Comme si le meilleur était derrière nous. Attention cependant : cette nostalgie peut être une tentation à l’égard de l’Église. Le cardinal Henri de Lubac le soulignait qu’aucun chrétien n’en est totalement à l’abri.
Je vous propose donc de regarder ensemble quatre tentations qui nous guettent tous dans notre rapport à l’Église, puis de voir comment nous pouvons nous en détourner pour apprendre à mieux aimer notre Église.
I. QUATRE TENTATIONS
Henri de Lubac identifie quatre grandes tentations à l’égard de l’Église. Elles peuvent être grossières ou très subtiles, au point qu’il est parfois difficile de les reconnaître, et plus encore de s’en défaire.
1. Première tentation : instrumentaliser l’Église
La première tentation consiste à chercher dans l’Église la justification de nos propres opinions. Le point de départ est souvent bon : un désir sincère de servir l’Église, de la défendre, d’en être l’apôtre. Mais si ce zèle est mal ajusté, il se dévoie. Peu à peu, nous en venons à confondre notre cause personnelle avec celle de l’Église. Nous voulions la servir, et voilà que nous la mettons à notre service. Nous pensions la défendre, et nous l’utilisons comme un moyen pour nous protéger, notamment face à un monde que nous percevons comme hostile. Henri de Lubac met en garde : l’intransigeance de la foi peut se transformer en une raideur passionnée, qui ne transmet plus que nos goûts personnels. Or, en matière de foi, le durcissement crispé trahit la souple fermeté du vrai.
2. Deuxième tentation : la critique permanente
La deuxième tentation est celle de la critique constante de l’Église. Là encore, elle repose sur un désir juste : celui de lucidité. Appartenir à l’Église ne signifie pas être naïf. De nombreux saints ont exercé un regard critique pour réformer ce qui devait l’être. Mais il y a un danger : celui de tomber dans la critique permanent acide et stérile. Pour une critique juste et féconde, combien de jugements hâtifs, de paroles dures, d’agitations stériles ! Comme l’écrit de Lubac, pour un acte courageux, combien de critiques négatives ! La sainteté est rare, et la bonne volonté, même sincère, ne donne pas tous les droits.
3. Troisième tentation : le découragement face à l’inefficacité
La troisième tentation est celle du désespoir devant ce que nous percevons comme l’inefficacité de l’Église. Elle nous paraît lente, mal adaptée, incapable d’utiliser les moyens du monde moderne. Nos structures semblent lourdes, énergivores, pour des résultats parfois modestes. Et même lorsque certaines initiatives portent du fruit, il arrive que, des années plus tard, des failles apparaissent. Mais rappelons-nous : cela n’a rien de nouveau. Déjà, l’annonce de la résurrection ne brille pas par son efficacité apparente. Jésus confie cette annonce à des femmes qui, saisies de peur, n’osent rien dire ; puis à deux disciples perdus sur la route d’Emmaüs ; puis aux apôtres… mais Thomas est absent et il faut recommencer.
L’Église n’a jamais été une machine parfaitement efficace. Et pourtant, elle porte du fruit.
4. Quatrième tentation : le mépris devant la médiocrité
Enfin, la quatrième tentation est plus subtile : c’est celle du dégoût ou de la répugnance devant la médiocrité des membres de l’Église. On pointe les faiblesses des évêques, des prêtres, des fidèles… On en vient à voir l’Église comme un troupeau peu reluisant. Déjà au XIXe siècle, Newman constatait que le catholicisme pouvait apparaître comme un « vaincu de la vie », traînant les restes d’une ancienne splendeur. Et aujourd’hui encore, combien de fois l’Église nous semble affaiblie, presque dépassée ?
Alors, insensiblement, nous prenons de la distance. Nous restons baptisés, mais nous regardons l’Église de l’extérieur, comme si nous n’étions plus vraiment de ses enfants.
II. COMMENT CONVERTIR NOTRE REGARD ?
Ces tentations ne sont pas les seules, mais elles nous concernent tous, d’une manière ou d’une autre. Il ne s’agit pas d’en avoir peur, mais de vouloir nous convertir. Alors, comment poser un regard juste sur l’Église ? Comment apprendre à l’aimer ? Il nous faut d’abord la contempler comme un mystère. Un mystère que nous ne finirons jamais de comprendre pleinement.
1. L’Église, mystère de Dieu
Le concile Vatican II nous enseigne que l’Église est à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain. Cela élargit considérablement notre regard. L’Église est l’épouse aimée de Dieu, voulue et instituée par le Christ lui-même. Elle est le moyen que Dieu nous donne pour avancer dans la foi. Certes, ce moyen peut nous dérouter, mais il est voulu et aimé de Dieu.
2. L’Église visible
L’Église est à la fois visible et spirituelle. Elle est bien présente dans notre monde, avec ses limites bien réelles. Elle peut sembler inefficace, mais est-elle pour autant stérile ? Sa fécondité n’est pas celle du succès éclatant. Elle est une fécondité cachée, qui naît de sa communion à la Croix du Christ. Oui, l’Église doit être réformée. Mais cette réforme doit se vivre de l’intérieur, dans la douceur et la charité. Quant à la médiocrité de ses membres, elle ne doit pas nous scandaliser. Saint Paul le disait déjà : Dieu choisit ce qui est faible, ce qui est humble, ce qui est méprisé aux yeux du monde. L’Église est précisément le lieu où les pauvres ont leur place.
Nous ne comprenons pas toujours tout, c’est vrai. Certaines décisions, certains enseignements peuvent nous dérouter. Mais cela nous appelle à grandir dans la confiance, car les puissances de la mort ne prévaudront pas contre elle.
3. L’Église spirituelle
Enfin, l’Église est aussi invisible et spirituelle. Elle ne se réduit pas à ce que nous voyons. Elle est aussi faite des saints et des anges qui nous accompagnent. Nous croyons à la communion des saints. Nous croyons que l’Esprit Saint sanctifie et renouvelle sans cesse l’Église. Par la vertu de l’Évangile, [le Saint-Esprit] fait la jeunesse de l’Église et la renouvelle sans cesse, l’acheminant à l’union parfaite avec son époux. L’Esprit et l’Épouse, en effet, disent au Seigneur Jésus : « Viens ». Ainsi l’Église universelle apparaît comme un « peuple qui tire son unité de l’unité du Père et du Fils et de l’Esprit Saint ».
CONCLUSION
Frères et sœurs, pouvons-nous vraiment être nostalgiques d’un âge d’or de l’Église ? Depuis ses origines, l’Église vit son véritable âge d’or lorsqu’elle est unie à la Croix du Christ. C’est là qu’il faut la chercher.
Alors, n’allons pas chercher ailleurs une Église idéale. Aimons l’Église qui nous est donnée. Demandons la grâce de la conversion pour y demeurer ensemble, avec foi et avec charité. Car, en vérité, on ne peut pas avoir Dieu pour Père si l’on n’a pas l’Église pour mère.