5 avril 2026 – Dimanche de Pâques
Chers frères et sœurs qui vous rassemblés pour fêter le Christ ressuscité, chers auditeurs d’RCF-Notre-Dame qui nous écoutez et qui avez peut-être suivi avec nous le triduum pascal depuis le jeudi saint, à Mondaye, ce matin, je voudrais m’arrêter avec vous sur cette parole étonnante de saint Pierre : « Nous avons mangé et bu avec lui après sa résurrection d’entre les morts. »
Ce mot de Pierre, quand il arrive à Césarée, chez un centurion de l’armée romaine, a vraiment de quoi nous surprendre ! La résurrection concerne bien non seulement l’âme mais aussi le corps de Jésus, nous le croyons, mais ce corps glorieux de Jésus ressuscité a-t-il besoin à présent de se nourrir d’autre chose que de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ? Cette indication si réaliste échappe à une conception seulement figurée, imagée et immatérielle de la résurrection. On pourrait être tenté de dire simplement que Dieu a accueilli Jésus au ciel auprès de lui, en récompense de ses épreuves, comme le soleil revient après la pluie, les feuilles aux arbres après l’hiver. La résurrection serait simplement une bonne dose d’optimisme dans la vie qui, sur cette terre, est un peu austère et pas toujours très drôle. Mais il y a plus ici qu’un simple happy end à une histoire tragique.
On pourrait peut-être se dire que Pierre, ce jour-là, à Césarée, s’est un peu égaré dans l’élan de sa prédication, et que, rempli de l’Esprit Saint comme d’un vin doux, il a confondu les repas avec Jésus avant et après Pâques. Le problème, outre le fait que Pierre est plutôt du genre « homme droit » qui ne raconte pas des histoires, c’est que d’autres passages du Nouveau Testament racontent la même chose, avec d’autres récits : Jésus, avec son corps glorieux, mange et bois. Chez saint Luc d’abord, quand Jésus apparaît aux apôtres saisis de stupeur, il leur dit : « avez-vous ici quelque chose à manger ? » Les disciples lui présentèrent un morceau de poisson grillé, il le prit et le mangea devant eux. Luc 24, 42-43. Au début des Actes, saint Luc remet ça : Actes 1, 4 : Jésus apparaît aux apôtres, avant son Ascension et Luc raconte : « Alors, au cours d’un repas qu’il partageait avec eux, Jésus leur enjoignit de ne pas s’éloigner de Jérusalem, mais d’y attendre ce que le Père avait promis ». Quant à saint Jean, il fait le récit de l’apparition de Jésus ressuscité au bord du lac de Tibériade. Jn 21 : Jésus ressuscité a préparé pour ses disciples retournés à la pêche, un feu de braise, avec du poisson dessus et du pain. Il les invite à venir déjeuner, il prend le pain et le leur donne, et de même pour le poisson.
Alors comment comprendre ? Que comprendre ? Je vous propose trois petites pistes.
Tout d’abord Jésus ressuscité rejoint le besoin le plus universel qui soit, celui d’avoir faim. Et le repas est aussi le moment le plus tourné vers autrui qui existe. Plus que le fait de manger et de boire après sa résurrection, l’important est que Jésus ne l’ai pas fait tout seul dans son coin. On cuisine rarement pour soi tout seul, s’il s’agit vraiment de cuisine bien sûr, et non pas simplement d’un sandwich pris sur le pouce, version plateau-télé ou fast-food. Jésus prend un repas avec ses disciples, avec ceux qui sont choisis pour être témoins de sa résurrection. Et nous avons là une clé d’interprétation précieuse. La résurrection n’est pas présentée dans le Nouveau Testament comme un événement quelconque, extérieur à ceux qui en parlent, dont ils peuvent disserter de manière neutre et indifférente. Au contraire, elle implique toujours des témoins, qui sont profondément transformés et bouleversés par leur rencontre avec le Ressuscité. Car ce n’est pas la résurrection elle-même qui les intéresse en fin de compte, de toute part elle dépasse le « comment », mais ce qui importe, c’est la relation avec Celui qui est ressuscité. Il était crucifié et il est désormais vivant, et c’est bien le même dont il s’agit, alors que nous ne pouvons pas mettre la main sur lui, pas même lorsque nous mangeons et buvons avec lui.
Une autre piste : les apparitions du Ressuscité nous disent au fond ce qui est le plus important pour Dieu, ce que Dieu, en ressuscitant, n’a pas l’intention de laisser de côté en quelque sorte. Celui qui ressuscite, ne l’oublions pas, est aussi celui par qui le Père a créé toute chose. Alors le Ressuscité ne laisse pas de côté son corps tout d’abord. Le Verbe s’est fait chair. Et bien la chair toute entière ressuscite. En prenant la nourriture, comme le dit l’offertoire, c’est le fruit de la terre et du travail des hommes, c’est toute la création, que Jésus honore, à qui il donne du prix, de la valeur. Tant de pauvres ont faim, tant d’êtres humains meurent de faim sur notre terre. La résurrection nous renvoie à notre propre responsabilité sur cette terre, elle n’est pas une fuite au ciel. Mais combien notre rapport avide et consommateur à la création peut-il entraîner de graves périls pour la nourriture elle-même, et pour la santé humaine par conséquent, pour la qualité des choses dont nous nous nourrissons. Surtout il existe une pauvreté de la solitude, qui attend de notre part une amitié. Je connais des paroisses, notamment dans nos prieurés, où une fois par mois, les paroissiens s’organisent pour faire un bon repas et y inviter largement ceux qui sont seuls ou isolés. Repas pour l’amitié, le dimanche, jour de la résurrection. Le pape Léon disait dans sa belle homélie de la messe chrismale : « Les grands missionnaires sont les témoins d’approches discrètes, dont la méthode repose sur le partage de la vie, le service désintéressé, le renoncement à toute stratégie calculatrice, le dialogue et le respect. »
Une dernière piste enfin, c’est bien sûr l’annonce du sacrement de l’eucharistie. De même que le Christ ressuscité mange des nourritures terrestres, de même les croyants sont appelés à se nourrir du pain céleste, du pain des anges, le Christ vivant qui veut nous unir à lui. En ce jour de Pâques, n’est-ce pas le moment d’entendre à nouveau cette parole de Jésus : « Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour ». C’est cette eucharistie que nous allons célébrer maintenant, puisse-t-elle faire de nous des témoins du Ressuscité pour dire, à notre tour, avec saint Pierre : nous avons mangé et bu avec lui après sa résurrection ; et il nous a chargé de l’annoncer et de témoigner de lui. Amen !