Chanoines réguliers de Prémontré
26
Août
Écrit par f. Matthieu

9 août 2026 – XIXe dimanche du temps ordinaire

Si la semaine dernière frère Norbert nous invitait à ouvrir nos cahiers de vacances de mathématiques, cette semaine, l’évangile nous incite à revoir un peu de physique avec le théorème de la poussée d’Archimède : « tout corps plongé dans un fluide reçoit de la part de celui-ci une force verticale dirigée vers le haut, d’intensité égale au poids du liquide déplacé ». Et vos souvenirs ne manquent pas pour dire que dans le cas précis d’un Jésus marchant sur les eaux, la démonstration d’application de ce principe ne peut pas être faite.

Après cet énorme pique-nique party au bord de l’eau où Jésus a nourri les foules qui le suivait, on comprend bien que lui-même et ses disciples aient besoin d’un peu de repos. Lui va à l’écart et demande à ses disciples de monter dans une barque et de le précéder sur l’autre bord du lac. Plus qu’une demande, il les « oblige ». Tournure assez rarement employée pour être remarquée. Avouons que c’est un peu loin du langage ordinaire que nous lui connaissons.

Comment comprendre cette contrainte qu’il exerce vis-à-vis de ses plus proches collaborateurs ? Collaborateurs qui d’une certaine façon sont envoyés au beau milieu de l’effroi dans la tempête, les tumultes, la nuit, l’hostilité, et dans l’épreuve.

N’y aurait-il pas ici quelque expérience qui relèverait d’une expérience pédagogique ? Jusqu’à maintenant Jésus s’était manifesté certes devant ses disciples, mais surtout en s’adressant aux foules. Dans notre épisode, les disciples sont seuls et Jésus va se manifester à eux seuls.

Première expérience aussi de séparation entre eux. Mais peut être nécessaire séparation, comme au moment de la création où Dieu ordonne en séparant les choses dans le chaos, nécessaire séparation à la naissance entre la mère et le bébé, nécessaire séparation des parents et des enfants.

Ici nécessaire séparation du Christ et des disciples. Pourquoi me direz-vous ? Parce que dans l’épisode précédent, celui de la multiplication des pains, les disciples n’ont pas cherché d’autre solution que de se tourner vers Jésus spontanément, immédiatement en lui demandant de renvoyer les foules. N’agissant pas d’eux-mêmes, mais se plaçant sous la dépendance du Christ et de son action.

Or cette expérience va devenir en quelque sorte fondatrice, mieux elle va servir de révélateur. Il est environ trois à quatre heures du matin, la nuit est sombre, les disciples sont fatigués, ensommeillés et secoués comme des pruniers par des vagues animées par un vent contraire. Le rivage est loin, ils sont trempés, Jésus les a plantés dans cette galère, et qui plus est, le lac, dans les ténèbres de la nuit, est forcément plein d’esprits et de démons, selon ce qu’enseigne la tradition. Bref le moral est à zéro, les entrailles sont dans les talons même pour les marins chevronnés ; et que voient-ils ? un fantôme, qui marche sur les eaux, et qui leur parle ! La peur les fait crier, c’est panique à bord. Et voilà que ce fantôme a la voix familière du Christ et leur annonce « courage, c’est moi, n’ayez pas peur ».

Alors oui dans le dialogue qui suit, Pierre va mettre pied à l’eau pour rejoindre le Christ qui l’invite à le rejoindre. Mais nous connaissons bien Pierre « franc et fervent, déterminé, passionné, impulsif », souvent prêt à faire avant d’avoir réfléchi, et plutôt sûr de lui. Et des Pierre, il y a en a tant … qui quand ils voient la violence du vent, commencent à s’enfoncer dans l’eau.

N’ai-je pas en face de moi frères et sœurs une marée de Pierre ? Tout au moins dans son humanité ne ressemble-t-elle pas de si près à la mienne, à la vôtre, à la nôtre ? Avec nos combats pour suivre tant bien que mal le Christ dans nos vies, avec nos hauts et nos bas, avec nos désirs de servir, qui parfois s’éteigne comme une mèche enfouie dans la cire, avec nos éclairs de lucidité et nos aveuglements, avec nos ouvertures à la nouveauté de l’autre et nos enfermements dans des jugements parfois très hâtifs. Avec cette force dont on se croit capable pour sauver le monde, et l’abattement devant la tâche ou les vents contraires qui nous fait tout oublier jusqu’à la certitude qu’on va couler, et aller même jusqu’au reniement ….

Cette tempête proprement extérieure, comme nous en connaissons tous, ballotés que nous sommes dans un monde incertain et riche en contradictions. Nous ne sommes jamais à l’abri d’un vent contraire à nos projets, ou submergé par une vague d’injustice, noyés de chagrin devant une mort. Toutes ces tempêtes deviennent les lieux de mise à l’épreuve de notre foi. Mais avant tout des lieux de la révélation intime de notre foi.

Notre foi n’est pas acquise, elle n’est pas parfaite, comme nous-mêmes ne sommes pas parfaits, ni finis. C’est bien l’imperfection qui est une vertu et non la perfection, c’est bien l’imperfection qui est la source même de la quête de l’autre et non la perfection. Celui, celle qui est parfait, parfaite, ne laisse pas de place à l’autre, comme un marbre lisse et froid, il n’y a aucune prise possible, il est insaisissable par nature.

Comme Pierre, frères et sœurs acceptons qu’en nous il y ait des faiblesses, des craquements, des fêlures pour laisser le Seigneur passer et combler ces espaces libres. N’ayons pas peur ! N’ayons plus peur de nos peurs, de tout ce monde intérieur qui nous empêche, si souvent, de vivre et de faire le premier pas ! Puisque Jésus est là, puisqu’Il demeure avec nous, jusqu’à la fin du monde, de quoi aurions-nous encore peur ?

On attribue au scénariste Michel Audiard cette citation : « Bienheureux les fêlés, car ils laisseront passer la lumière ». Désormais frères et sœurs soyez des fêlés, Dieu passera en vous.