Chanoines réguliers de Prémontré
20
Mai
Écrit par f. Gabriel

4è Dimanche de Pâques – 8 mai 2022

« Personne n’arrachera mes brebis de ma main ». La parole du Bon Pasteur, que nous entendons aujourd’hui dans l’évangile, est bien encourageante, réconfortante. Néanmoins, être dans la main de Dieu qu’est-ce que cela signifie vraiment ? J’aimerais que nous comprenions que ce n’est ni une assurance tous risques, ni une bulle de protection : c’est la garantie d’un amour qui traverse la mort, la promesse d’un amour qui ultimement transformera toute peine en joie.  

« Personne n’arrachera mes brebis de ma main. » Avez-vous remarqué que nos mains sont la mémoire de l’amour dans nos vies ? Si je ferme les yeux, je peux parfaitement retrouver la sensation du toucher de la main de ma mère, de celle de mon père, dans la mienne : c’est gravé, mes mains connaissent leurs mains. À travers cette image de la main, Jésus définit le type de relation qui le lie à ses brebis, qui sont ses disciples. Il révèle qu’il est dans un rapport personnel avec chacun d’eux, qu’il connaît chacun par son nom, ses besoins profonds, ses forces et ses limites. Aucun d’eux n’est une individualité anonyme devant lui.

Cela étant, la main de Dieu nous épargne-t-elle la détresse, l’angoisse, la persécution, la faim, le dénuement, le danger, le glaive ? Nous sommes face au mystère du mal. Ce que je crois, c’est que la main du Bon Pasteur nous assure qu’aucune épreuve, qu’aucune créature, ne pourra jamais nous priver de l’amour de Dieu. L’Apôtre Paul écrit dans la lettre aux Romains : « Le Christ Jésus est mort ; bien plus, il est ressuscité, il est à la droite de Dieu, il intercède pour nous : alors, qui pourra nous séparer de l’amour du Christ ? […] J’en ai la certitude : ni la mort ni la vie, ni les anges ni les Principautés célestes, ni le présent ni l’avenir, ni les Puissances, ni les hauteurs, ni les abîmes, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur[1]. »

Dans l’Évangile selon saint Jean, où nous lisons la Parole de ce jour, la main du Seigneur est surtout évoquée après la Résurrection. C’est une main marquée par les clous, signe de l’amour qui est resté fidèle jusqu’au bout, qui est allé jusqu’à l’extrême, pour nous sauver de la mort éternelle. En somme, la main du Seigneur est l’expression de l’amour-sauveur de Dieu envers ses brebis : un amour que rien, ni personne, ne peut empêcher ou arrêter. C’est une « main forte » qui délivre Israël de ses oppresseurs, qui tire Pierre des eaux et Adam des enfers. La main de Dieu ne nous épargne pas l’épreuve. La main de Dieu, c’est l’Amour au creuset de nos épreuves, afin que le mal subi soit, non un obstacle, mais un tremplin vers la gloire du Ciel !

En ce jour, je pense à la figure d’Etty Hillesum, une jeune Hollandaise d’origine juive qui mourra à Auschwitz. Initialement éloignée de Dieu, elle le découvre en regardant en profondeur à l’intérieur d’elle-même, alors que, paradoxalement, la vie extérieure des juifs de Hollande se fait de plus en plus pesante (confinement en ghetto, vexations et humiliations qui ne cessent de pleuvoir, etc.). C’est l’aspect le plus étonnant de l’itinéraire spirituel d’Etty : plus le monde autour d’elle s’obscurcit et devint lourd, plus elle découvrira la main de Dieu. Elle écrit : « Je trouve la vie si belle et je me sens libre. […] Je crois en Dieu et je crois en l’homme, j’ose le dire sans fausse honte… Je suis une femme heureuse et je chante les louanges de cette vie, oui vous avez bien lu, en l’an de grâce 1942, la énième année de la guerre ». C’est pourquoi, elle dit dans sa prière : « De tes mains, mon Dieu, j’accepte tout, comme cela vient. C’est toujours bon, je le sais. J’ai appris qu’en supportant toutes les épreuves on peut les tourner en bien… Toujours, dès que je me montrais prête à les affronter, les épreuves se sont changées en beauté ».

« Personne n’arrachera mes brebis de ma main », dit le Bon Pasteur, Christ ressuscité. Mais désirons-nous absolument rester dans la main de Dieu ? Le Seigneur ne met pas la main sur nous : on ne peut pas être obligé d’accueillir l’amour. Pour Etty Hillesum, c’est lorsque « Dieu est chez nous en de bonnes mains » que notre liberté accepte véritablement d’être prise dans la main de Dieu. Elle veut dire ici qu’il nous faut nous occuper de Dieu, en nous, pour qu’il puisse être présent à notre monde. Vouloir être dans la main de Dieu, c’est être prêt à être ici-bas la main même de Dieu, son instrument.

 Frères et sœurs, ce matin, j’aimerais vous partager une conviction. Ce que nous faisons de nos mains dit notre foi et notre espérance en l’amour de Dieu. Ce que nous faisons de nos mains dit notre désir profond de rester dans la main de Dieu, ou à l’inverse notre volonté de nous en arracher. Que fais-tu de tes mains ? À quoi te servent-elles ? À prier, ou à t’adonner aux applications de son smartphone ? À tenir la main de ta femme et de tes enfants, ou bien à t’adonner à tes passions ? À servir, ou à accumuler des richesses ?

« Cette vie, dans sa profondeur insaisissable, est étonnamment bonne, j’y reviens toujours, écrivait Etty Hillesum. Pour peu que nous fassions en sorte, malgré tout, que Dieu soit chez nous en de bonnes mains. »


[1] Rm 8, 34-39.