Chanoines réguliers de Prémontré
27
Juil
Écrit par f. Charles-Marie

21 juin 2026 – XIIe dimanche du temps ordinaire

« Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, moi aussi je me déclarerai pour lui devant mon Père qui est aux cieux. Mais celui qui me reniera devant les hommes, moi aussi je le renierai devant mon Père qui est aux cieux. »

L’Évangile de ce jour place le chrétien devant une alternative binaire : se déclarer pour Dieu ou le renier. Il ne propose aucune demi-mesure. Se déclarer à moitié pour Dieu n’est pas possible, et renier à moitié revient à renier totalement. Voilà une parole d’une grande fermeté. Comment, dès lors, se déclarer pour Dieu ? Je vous propose deux regards sur cette question. Non deux manières différentes de se prononcer pour Dieu, mais plutôt comme deux faces d’une même réalité. Premièrement, oser assumer explicitement sa foi contre vents et marées, en proclamant haut et fort le nom du Christ ; d’autre part, témoigner avec délicatesse par une présence discrète, empreinte de douceur et de charité.

Se déclarer pour Dieu suppose nécessairement d’oser assumer le nom du Christ. Nous sommes chrétiens, disciples de Notre Seigneur Jésus-Christ : telle est la marque et le sceau de notre appartenance, et cette appartenance nous engage profondément. Cette voie est déjà esquissée par le prophète Jérémie dans la première lecture, où nous le voyons subir les calomnies de la foule en raison de sa fidélité à Dieu. Ce témoignage héroïque se retrouve chez les martyrs, dont le sang rend gloire au Seigneur. Leurs noms sont innombrables, depuis Pierre et Paul jusqu’à aujourd’hui. Pensons, par exemple, à saint Laurent, au bienheureux Pierre-Adrien Toulorge dans notre ordre de Prémontré, ou encore à saint Maximilien Kolbe. Comme le dit une préface des martyrs : « En répandant leur sang comme le Christ, ils ont glorifié le nom de Dieu. »

Pour nous, de manière moins tragique et sans effusion de sang, il nous revient aussi d’assumer le nom du Christ dans notre vie quotidienne, notamment peut-être face aux incompréhensions de notre entourage. Cela peut être le lot de certains d’entre nous, notamment lorsque la famille se montre hermétique, voire hostile à la foi. D’autres peuvent en faire l’expérience à l’école, au collège ou au lycée. Ce témoignage demande du courage : oser proclamer le nom du Christ en public, se dire chrétien devant des amis étonnés peut parfois relever d’une véritable forme d’héroïsme.

Il convient toutefois d’aborder cette question avec discernement. Dans l’Évangile selon saint Matthieu, au chapitre suivant, il est écrit : « Ce n’est pas en me disant : « Seigneur, Seigneur ! » qu’on entrera dans le royaume des Cieux, mais c’est en faisant la volonté de mon Père qui est aux cieux. Ce jour-là, beaucoup me diront : « Seigneur, Seigneur, n’est-ce pas en ton nom que nous avons prophétisé, en ton nom que nous avons expulsé les démons, en ton nom que nous avons fait beaucoup de miracles ? » Alors je leur déclarerai : « Je ne vous ai jamais connus. Écartez-vous de moi, vous qui commettez le mal ! » (Mt 7, 21-23) » Si l’affirmation de la foi n’est pas solidement enracinée dans la charité, elle risque au mieux de demeurer stérile, et au pire, de causer finalement plus de mal que de bien. Il ne suffit pas d’avoir le nom de Jésus à la bouche : il faut encore qu’il soit véritablement gravé dans notre cœur et que toute notre vie en soit transformée.

Cela nous conduit à considérer l’autre face de la pièce (ou encore la même réalité vu d’un autre angle). Prenons l’exemple d’Élisabeth Leseur, mystique des XIXe-XXe siècles, qui a vécu dans un contexte profondément anticlérical, y compris au sein de son propre foyer. Cette situation fut pour elle une source de souffrance constante. Son entourage étant farouchement opposé à la foi, il lui fut presque impossible d’affirmer publiquement ses convictions tout au long de sa vie. Elle écrit dans son journal spirituel : « Aller de plus en plus aux âmes et les aborder avec respect et délicatesse, les toucher avec amour. Chercher toujours à « comprendre » tout et tous. Ne pas discuter, agir surtout par le contact, par l’exemple ; dissiper les préjugés, montrer Dieu et Le faire sentir sans parler de Lui ; fortifier son intelligence, agrandir de plus en plus son âme ; aimer sans se lasser, malgré les déceptions et l’indifférence. Plus que tous, attirer à soi les petits et les humbles pour les conduire à Celui qui les aime tant. Respect inaltérable, profond, des âmes ; ne jamais leur faire une violence, fût-elle tendre, mais entrouvrir son âme pour montrer la lumière qui est en elle, la vérité qui y vit, et laisser cette vérité créatrice éclairer et transformer, sans aucun mérite de notre part, par le seul fait de sa présence en nous. » Bien avant elle, un Père de l’Église, saint Cyprien de Carthage, écrivait : « Le plus grand sacrifice que l’on puisse offrir à Dieu, c’est notre paix, c’est la concorde fraternelle, c’est le peuple rassemblé par cette unité qui existe entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit. » Il poursuit en affirmant : « Quant à l’homme de discorde et de dissension, celui qui ne veut pas être en paix avec son frère selon l’attestation de l’Apôtre et de l’Écriture, même s’il était mis à mort pour le nom chrétien, il ne pourrait échapper à l’accusation de s’être séparé de ses frères. » « Heureux donc les artisans de paix ! Ils seront appelés fils de Dieu. » Voilà une application concrète, aujourd’hui encore, de ce que signifie se déclarer pour Dieu : choisir d’être artisan de paix dans notre monde, au nom de notre appartenance au Christ.

À écouter attentivement le pape Léon XIV, il semble que notre monde ait particulièrement besoin aujourd’hui de chrétiens qui ne rougissent pas du Christ, mais qui, conscients d’être marqués du sceau de Dieu, portent haut les couleurs d’une spiritualité authentiquement eucharistique. Notre monde a plus que tout besoin d’artisans de paix, engagés dans le monde au nom du Christ, pour rebâtir Jérusalem plutôt que Babel.