17 mai 2026 – VIIe dimanche de Pâques
L’Évangile de ce jour nous fait entendre la grande prière du Christ que nous appelons la prière sacerdotale. C’est un texte difficile mais profond. Ce texte ressemble à certaines teintures tellement concentrées que le flacon paraît noir. Il faut prendre le temps de le diluer pour voir apparaître la beauté de la couleur qu’elle recèle. Aujourd’hui, je vous propose de prendre une petite goutte de ce liquide très concentré qu’est la prière sacerdotale du Christ pour essayer d’en contempler quelques éclats.
« La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé. » Pour porter ma méditation, je vous propose deux étapes. D’abord de considérer que la vie éternelle est ici et maintenant pour cette vie. Puis ensuite, de voir qu’une manière de toucher cette vie éternelle est simplement le combat de la fidélité.
« La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. » Spontanément, nous pourrions avoir la tentation de considérer que la vie éternelle est simplement la vie après la mort. La vie présente serait être alors comme une antichambre ou une espèce de salle d’attente pour attendre la vie éternelle. Joseph Ratzinger affirme que la vie éternelle signifie bien plutôt la « vraie vie ». Cette vie éternelle peut être goûtée, touchée du doigt comme par anticipation aujourd’hui dans le temps. Et cette vie éternelle, bien évidemment, ne s’achèvera pas avec la mort physique, mais bien plutôt sera transfigurée, goûtée entièrement. Il est d’ores et déjà possible d’embrasser cette vie, la vraie vie, qui ne peut pas être détruite par rien ni par personne. Dans une méditation enflammée, le cardinal Newman va dans le même sens que Joseph Ratzinger. Il nous dit que pour embrasser la vie éternelle, il faut ressusciter avec le Christ aujourd’hui, maintenant. Et il écrit : « Commencez dès maintenant en ce temps saint votre résurrection avec le Christ. Il est ressuscité, ressuscité avec lui. » Comment ? Eh bien : « Sortez du tombeau du vieil homme, abandonnez vos préoccupations d’esclave, les jalousies, les colères, les ambitions du monde, l’esclavage de l’habitude, le tumulte des passions, les fascinations de la chair, l’esprit froid, matérialiste et calculateur, la légèreté, l’égoïsme, la faiblesse, la vanité et les manies de grandeur. » Et puis le cardinal Newman poursuit avec une expression que je trouve particulièrement éloquente : « Je ne vous demande pas de quitter le monde, ni d’abandonner vos devoirs sur cette terre, mais de reprendre possession de votre temps. » Ressusciter avec le Christ, aujourd’hui, c’est reprendre possession de notre temps pour savoir à qui nous voulons le donner. Pour que notre vie ne soit pas ballottée comme un petit bouchon à la surface de l’eau, tributaire du vent et du courant, mais bien plutôt tendue vers Dieu.
Cela me conduit à mon deuxième point. Comment avoir une vie tendue vers Dieu ? Bien des pistes sont possibles, mais la liturgie d’aujourd’hui nous en suggère une que je vous propose à mon tour. Dans la première lecture, nous avons entendu : « Tous d’un même cœur, étaient assidus à la prière avec des femmes, avec Marie, la mère de Jésus et avec ses frères. » Et puis le psaume « J’ai demandé une chose au Seigneur, la seule que je cherche, habiter la maison du Seigneur tous les jours de ma vie. » Ce moyen qui est désigné ici par les écritures, c’est simplement l’assiduité ou la fidélité. Fidélité à la prière, bien sûr, mais plus largement fidélité à la vocation que nous avons embrassée dans l’état de vie qui est le nôtre. Fidélité dans l’amour que les époux se sont promis au jour de leur mariage, fidélité aux vœux religieux, fidélité aux promesses d’une ordination. Il est vrai, qu’aujourd’hui, la fidélité n’est pas très en vogue. La fidélité ne crée pas de richesses, elle ne se vend pas, elle ne va pas dans le sens du divertissement et du loisir. C’est même plutôt l’inverse… La fidélité est exigeante. Elle est parfois un combat, elle est parfois austère. Le choix radical de la fidélité ressemble parfois à certaines longues marches sous la pluie. Le pèlerin marche droit devant lui, malgré son imperméable qui goutte sur son short, son short qui goûte sur ses chaussettes… Mais le pèlerin ne s’arrête pas. Le pèlerin continue car il sait où il veut arriver et vers quel but il marche. La fidélité est austère peut-être, mais elle est surtout tellement féconde ! Quel merveilleux témoignage que celui du vieux couple qui a tenu bon. J’ai le souvenir de mes années étudiantes d’un couple que je voyais venir à la messe en semaine. Ils avaient du mal à marcher, ils se soutenaient mutuellement bras dessus, bras dessous. Ils s’asseyaient côte à côte. La manière dont ils venaient à la messe par elle-même était édifiante. Et au moment de la paix du Christ, de manière très discrète, pour se donner la paix du Christ, ils approchaient simplement la tête l’une contre l’autre, tempe contre tempe. Merveilleuse fidélité…
La fidélité ne se raconte pas, la fidélité ne laisse rien qui puisse intéresser le curieux. La fidélité ne sera jamais le sujet d’une intrigue trépidante. Mais la fidélité silencieuse et invisible du religieux, l’intime fidélité des époux qui s’aiment parce qu’ils se connaissent et qui se connaissent parce qu’ils s’aiment : tout cela nous parle de la vie éternelle. Tout cela nous ouvre déjà la vie éternelle ici et maintenant. Car : « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. »