15 mars 2026 – IVe dimanche de Carême (Laetare)
Que c’est long, comme évangile ! C’est ce que nous nous sommes tous dit intérieurement pendant sa proclamation : Que c’est long ! Plus de … min !
D’autant que, dès la première minute, tout est déjà résolu ; dès le 7e verset, l’aveugle est déjà guéri : « L’aveugle alla donc à la piscine de Siloé, et il se lava ; quand il revint, il voyait » ! Nous pourrions nous arrêter là (comme c’est d’ailleurs le cas pour les 5 autres guérisons d’aveugles dans les évangiles) et nous ne nous en porterions pas plus mal !
Mais ici, la guérison proprement dite est suivie de multiples petits entretiens de l’aveugle guéri : avec des voisins, avec les pharisiens (qui auditionnent d’ailleurs aussi ses parents), puis nouvelle comparution de l’aveugle guéri devant les pharisiens, puis une seconde rencontre avec Jésus. Pourquoi tous ces allers-retours ? Pourquoi ces 40 versets ? Pourquoi est-ce aussi long ?
Pour le saisir, peut-être faut-il comprendre que ce miracle, cette histoire de guérison de l’aveugle-né, réellement advenue, est également l’image/le symbole/la figure de notre propre histoire, de notre triple histoire.
Cette guérison de l’aveugle-né, c’est tout d’abord le symbole de l’histoire de l’humanité :
« Dans cet aveugle-né, c’est le genre humain, né aveugle, qui est figuré[1] » remarque en effet NPSA : l’humanité ne voit pas, ne connaît pas Dieu naturellement. Elle a besoin d’une guérison, dont la guérison de l’aveugle avec de la boue est l’image ; ainsi poursuit l’évêque d’Hippone :
« Le Christ a, par sa naissance même [par l’incarnation], composé un collyre pour soigner les yeux de notre cœur, […]. L’homme avait pour ainsi dire de la poussière dans l’œil ; de la terre était entrée dans son œil, avait blessé son œil, il ne pouvait voir la lumière. Sur cet œil blessé, un onguent a été mis : il avait été blessé par de la terre, et de la terre est mise sur lui pour le guérir[2]. »
Autrement dit, à travers l’Incarnation, Dieu nous a rejoints justement dans ce qui nous en éloignait. C’est là l’histoire de salut de toute l’humanité.
Cette guérison de l’aveugle-né, c’est ensuite une image du catéchuménat/de notre histoire avec les sacrements :
Les Pères de l’Église aimaient en effet voir dans les différentes étapes de guérison de cet aveugle (l’onction des yeux, puis le lavage à l’eau de Siloé) une préfiguration de la liturgie du baptême des catéchumènes, qui reçoivent d’abord l’onction des catéchumènes avant d’être baptisé dans l’eau.
Et Augustin de remarquer que la guérison de l’aveugle n’est pas aboutie, une fois qu’il s’est lavé à Siloé : il n’est encore guéri qu’extérieurement/qu’au niveau des yeux, car il se trompe en disant : « Nous savons que Dieu n’écoute pas les pécheurs. Il parle comme quelqu’un qui est encore oint, car Dieu en réalité exauce aussi les pécheurs [remarque Augustin][3] ».
Pour que sa guérison passe des yeux au cœur, il lui faut une vraie rencontre avec le Christ, pour pouvoir enfin confesser : « Je crois, Seigneur ! ».
Il en est de même pour notre propre histoire sacramentelle, pour notre propre vie avec les sacrements de baptême, d’eucharistie, de réconciliation, de mariage… Il faut passer d’une action extérieure, immédiate… à une transformation intérieure ; passer des yeux… aux cœurs : c’est un passage progressif, qui prend souvent bien du temps.
Ce passage, la miséricorde pour les pécheurs en est le témoin : ce qui témoigne que le baptême/la guérison reste au niveau du corps et n’atteint pas le cœur, c’est que l’aveugle affirme faussement que Dieu n’exauce pas les pécheurs. Si nous ne croyons pas vraiment à la miséricorde de Dieu pour les pécheurs (les autres… mais aussi nous-mêmes), c’est que les sacrements que nous avons reçus restent à un niveau trop superficiel, ne nous ont pas encore transformés.
Cette guérison de l’aveugle-né, c’est enfin le symbole de l’histoire de notre relation à Dieu :
Dans ce long récit, s’opposent en effet ceux qui voient et ceux qui ne voient pas ; et Jésus conclut : « Je suis venu pour que ceux qui ne voient pas voient et que ceux qui voient deviennent aveugles ». Mais qui sont ceux qui voient et qui deviennent aveugles ?
« Que faut-il entendre par « ceux qui voient ? » – Les Juifs. [répond saint Augustin] – Les Juifs voient donc ? – Ils le prétendent, mais en réalité ils ne voient pas. […] C’est que ces prétendus voyants lisaient la lettre de la Loi, où il était prescrit de lapider quiconque violerait le sabbat ; et pour ce motif ils soutenaient que cet homme, Jésus, ne venait pas de Dieu[4] ».
Les Juifs sont ici le symbole de tous ceux qui, aujourd’hui encore, même chez les chrétiens, se contentent de lire la « lettre de la Loi », qui sont encore sous l’Ancienne alliance. Car remarque Augustin :
« La différence entre l’Ancien et le Nouveau Testament apparaît en ceci : dans l’un, la Loi est gravée sur des tables, dans l’autre elle l’est dans les cœurs ; de sorte que dans l’un, elle effraye de l’extérieur, dans l’autre elle fait les délices de l’homme intérieur ; dans l’un, elle fait de l’homme un transgresseur par la lettre qui tue ; dans l’autre, elle en fait un ami de Dieu par l’Esprit qui vivifie (2 Co 3, 6). [Dieu ne se contente donc pas de faire] retentir de l’extérieur ses préceptes de justice à nos oreilles, mais il fait progresser l’homme intérieur en répandant « l’amour dans nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous est donné »[5].
Toute notre histoire, à chacun, réside dans le passage de l’Ancienne alliance à la Nouvelle alliance ; de l’Ancien au Nouveau testament, de l’agir par la crainte/à l’agir par l’amour ; d’un enseignement extérieur /à une guérison intérieure, d’une relation méritoire à Dieu/ à la relation gratuite.
Alors cet évangile est très long, c’est vrai, mais les trois histoires qu’il symbolise le sont aussi :
Tous ces aller-retours (entre l’aveugle guéri, les pharisiens, ses amis, Jésus) qui allongent notre récit, sont bien l’image de tous ces aller-retour qui marquent l’histoire de l’humanité, qui marquent notre propre histoire, notre vie sacramentelle, notre relation à Dieu.
C’est long… parce que nous mettons du temps à accepter ce passage de l’Ancien au Nouveau testament, de la Loi à la grâce.
C’est long… parce que ce que ce qui se réalise par les sacrements sur notre corps, doit s’accomplir dans notre cœur.
Voilà peut-être pourquoi l’évangile d’aujourd’hui était aussi long : et quant à moi, j’espère ne pas trop l’avoir été.
[1] Augustin d’Hippone, Sermon 136 C, REA 1978, p. 90.
[2] Augustin d’Hippone, 2e Homélie sur l’Évangile de Jean, § 16.
[3] Augustin d’Hippone, 44e Homélie sur l’Évangile de Jean, § 13.
[4] Augustin d’Hippone, Sermon 136, § 4.
[5] Augustin d’Hippone, De Spiritu et littera, 25, 42.