Chanoines réguliers de Prémontré
2
Nov
Commémoration de tous les fidèles défunts
Écrit par f. Dominique-Marie

11 octobre 2026 – XXVIIIe dimanche du temps ordinaire

J’aime les paraboles de l’évangile quand elles nous obligent à nous battre un peu, parce qu’elles vont contre nos idées ou nos bons sentiments. La parabole de ce matin se termine de façon tellement injuste et cruelle, au moins apparemment : ce roi qui fait entrer tout le monde dans la salle du festin de noces, et qui fait jeter dehors violemment un gars qui n’a pas le vêtement de noce. C’est révoltant. Alors vous comprenez bien qu’il faut travailler un peu pour ne pas en rester à nos impressions de première lecture, et ouvrir la voie à une interprétation nourrissante et peut-être réjouissante !

Reprenons l’histoire. Le roi célèbre les noces de son fils bien-aimé. Il est tout heureux, il a mis le paquet. Les bœufs, les bêtes grasses, le meilleur vin sans doute. Au plan médical, clinique, ce roi est un peu problématique, il est dans le contrôle : les serviteurs obéissent et les invités doivent obéir aussi. C’est lui qui sait ce dont les autres ont besoin : « J’ai préparé mon banquet, venez à la noce, sans discuter. Moi je sais ce qui est bon pour vous ». Sauf que ça ne fonctionne pas, les invités n’acceptent pas l’invitation. Son désir ne rencontre pas le désir de ceux qu’il avait invités, ils ont autre chose à faire, et même ils maltraitent les serviteurs du roi et les tuent. Quelle violence pour se libérer de quelqu’un qui avait un projet pour vous, sur vous. Mais ce que ressent le roi, à ce moment-là est tout à fait typique d’une blessure narcissique : le roi est atteint douloureusement dans l’image qu’il a de lui-même : on a osé lui refuser – à lui ! – une invitation qu’il faisait avec générosité ! Sa réaction violente – et disproportionnée – est là encore tout à fait typique d’une pathologie bien connue : le trouble explosif intermittent, TEI. Ce roi est malade, est-ce qu’on incendie une ville parce que vos ordres n’ont pas été suivis d’effet ?

Même violence irrationnelle, même grosse perturbation émotionnelle du roi à l’égard de cet invité qui n’a pas le vêtement approprié et qui se retrouve jeté, dans la nuit, dans un cul de basse fosse.

Vous voyez qu’on peut travailler une parabole avec des outils psychologiques ou même une approche psychanalytique, parce que la parabole, notamment chez Matthieu, raconte des ressorts humains intéressants, des histoires vraiment humaines pour raconter une histoire vraiment divine. Mais il ne faut pas, évidemment, en rester à ce niveau de lecture. Ce que Matthieu est en train de raconter, c’est une tension fondamentale de son évangile : la venue du Fils bien-aimé de Dieu parmi nous a fait basculer le « Salut » qui était jusqu’ici réservé aux seules brebis de la maison d’Israël (le peuple juif) « à toutes les nations ».

Le vrai sujet de la parabole, c’est le front du refus : Israël n’a pas voulu autrefois des prophètes, Israël n’a pas accepté Jésus pour Messie de Dieu, Israël n’accepte pas le développement de la communauté chrétienne, et les Saül de Tarse et leurs amis chassent les chrétiens et les jettent au fer. La même violence que les vignerons déchaînaient contre les envoyés du maître de la vigne (Mt 21) est aussi celle que les invités au festin déchainent contre les serviteurs du roi (Mt 22) ! L’évangéliste schématise peut-être un peu, mais il est en train de tirer à boulet rouge sur l’ancien peuple élu : sa parabole raconte la destitution d’Israël de son rang de peuple élu, et son remplacement par un nouveau peuple. « Les invités au repas, dit le roi, n’en étaient pas dignes : allez aux croisées des chemins, tous ceux que vous trouvez, invitez-les à la noce ».

Reste à comprendre pourquoi ce nouveau peuple, qui est invité largement au banquet de noces, et qui représente l’Église rassemblée, aboutit à la condamnation d’un de ses membres : le festin messianique sera-t-il suivi par un jugement impitoyable ?

Regardons de plus près. Le roi vient au milieu des invités. Il regarde. Et même « il contemple » (théaomai) les invités, c’est beau, cette contemplation. Le roi nous contemple. Et au milieu des convives, il découvre cet homme qui n’a pas le vêtement de noces : peut-être que ce vêtement signifie l’accomplissement de la vie chrétienne, le fruit porté par notre vie. Nous sommes tous invités, tous choisis pour participer au banquet des noces de l’Agneau, mais est-ce que pour autant notre cœur a changé, notre vie a changé, est-ce que nous avons laissé cette invitation royale transformer notre être, et du coup, nos agissements ?

Je ferai deux remarques. La première, c’est qu’au banquet, puisqu’on peut y entrer sans avoir le vêtement, les choses sont mêlées, il y a des justes et des injustes, le tri n’est pas encore fait, les moissonneurs n’ont pas encore séparé le bon grain de l’ivraie. Il y a de tout dans une assemblée, et aussi en nous-mêmes.

Heureux les invités au repas des noces, dira le prêtre tout à l’heure, mais les invités répondront avec raison : « Seigneur, Je ne suis pas digne ».

« Je ne suis pas digne » ? Eh bien ma deuxième remarque, c’est qu’il vaut mieux le dire, le confesser, le comprendre et changer notre cœur. Parce que dans la parabole, quand le roi s’adresse au convive qui n’a pas le vêtement, il essaye d’établir le contact, il s’intéresse à sa vie personnelle, il veut comprendre : « Mon ami, comment es-tu entré ici ? ». Il lui dit « Mon ami ». Chez saint Matthieu c’est une appellation intéressante : « Mon ami », dit le propriétaire du champ à l’ouvrier de la première heure qui revendique ! « Mon ami », dit Jésus à Judas. La figure de l’ami, chez saint Matthieu, c’est celui qui a répondu oui à l’appel du maître, mais son oui n’a pas porté de fruit… En tous cas, à la question du roi le convive ne répond pas : « L’autre, écrit saint Matthieu, garda le silence ». L’autre est emmuré dans sa vie, il ne veut pas de face à face, il ne veut pas de la relation. Au lieu d’expliquer sa vie, de confesser sa vie, avec confiance, il reste muet. Alors il doit sortir. Tout le monde a droit au pardon de Dieu, mais il faut le demander, avec simplicité, avec humilité, en faisant la vérité sur notre vie.