16 octobre 2026 – Messe de funérailles de frère Benoît
Après une longue année durant laquelle fr Benoît a été particulièrement éprouvé dans sa santé, perdant l’usage de ses jambes, c’est dans son sommeil, au matin du 9 octobre, que le Seigneur est venu le chercher. Que soient remerciés tous ceux qui ont pris soin de lui, personnel hospitalier, aides-soignants et infirmiers, frères de la communauté, amis et proches. Dans sa miséricorde, Dieu lui a fait faire ce passage ultime dans la paix. Il faut bien dire, en effet, que notre frère était plutôt angoissé par l’idée de la mort. Je me suis souvenu ces derniers jours, d’une anecdote à ce propos. Le jour de mon élection abbatiale, il y a 13 ans, les frères sont venus presque tous vers moi pour me dire les uns après les autres un petit mot. Et quand ce fut le tour de frère Benoît, il m’a dit : « c’est toi qui m’enterra ! » Ce n’était pas vraiment ce à quoi je pensais ce jour-là, mais il avait indéniablement raison ! On a beau avoir baigné dans la foi chrétienne depuis sa plus tendre enfance, avoir vécu des années comme religieux, le vieil homme, comme dit saint Paul, ne souhaite pas mourir et chacun se présente devant Dieu tel qu’il est en vérité. Le Christ sur la Croix n’a-t-il pas connu, pour nous sauver de nos péchés, l’épreuve suprême, lorsqu’il a crié : « mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »
L’académicien François Cheng, héritier à la fois de la tradition taoïste chinoise et de la culture occidentale chrétienne, en particulier de saint François d’Assise, a écrit de profondes méditations sur la mort, c’est-à-dire, précise-t-il aussitôt, sur la vie. Car il n’y a pas de mort sans vie, et si la mort nous frappe, c’est bien parce que la vie est plus forte ! Il nous invite, dans sa réflexion, à ne pas aller vers la mort à reculons, comme si l’existence se terminait en queue de poisson et que nous étions des êtres en sursis. C’est une vision trop matérialiste. Mais, pour voir la mort comme un passage vers la vie, pour considérer la mort comme faisant partie de la vie, la foi chrétienne nous indique le chemin de Celui qui a connu la mort puis la Vie, Celui qui est en personne le Chemin, la Vérité et la Vie, le Christ, vrai Dieu et vrai Homme.
Ce chemin qu’est le Christ, nous pouvons le parcourir en méditant aujourd’hui l’Evangile des pèlerins d’Emmaüs. La Vie se donne, mais sans qu’on puisse mettre la main dessus. Insaisissable en effet est la résurrection du Christ : il marche à nos côtés et nous ne le reconnaissons pas, comme ces disciples aveuglés et encore sous le choc du drame de la Passion de leur maître ; nous le reconnaissons et il disparaît à nos yeux ; après avoir rompu le pain, Jésus vivant échappe au regard brûlant des disciples. Au fond, le Vivant nous rejoint ni dans le passé, ni dans le futur, ni même dans le présent mais en quelque sorte dans l’instant. C’est là que Dieu nous approche délicatement, comme la tangente touche le cercle en un point imperceptible et pourtant bien réel. Et cet instant de grâce remet les disciples d’Emmaüs en route, les deux compagnons retournent à Jérusalem, dont ils s’étaient détournés, tout tristes. Ils deviennent pèlerins, parce que leur vie prend un sens, une direction. Leur chemin de peine devient chemin de joie et de lumière. Notre espérance, pour frère Benoît, est qu’il a maintenant laissé le chemin laborieux vers Emmaüs, vers les cités de la terre, pour rejoindre, dans la joie de la Miséricorde divine, la route de la Jérusalem d’en-haut, de la Cité de Dieu. Nous espérons que pour lui, l’instant est désormais devenu éternité.
Commentant l’Evangile des noces de Cana, notre Père saint Augustin dit que le Christ a transformé l’eau en vin en ouvrant l’intelligence des disciples à sa présence dans toutes les Ecritures. Alors ce qui n’avait aucun goût a pris de la saveur, ce qui n’avait aucune force est devenu enivrant, ce qui n’avait aucun sens est devenu chemin de vie, ce qui était frustration et insatisfaction a reçu une plénitude de vie qui surpasse tout désir.
Qu’est-ce qui rend la vie enivrante, si ce n’est cette bonne nouvelle incroyable, que nous livrait saint Paul dans la 1ère lecture, et qu’il vaut la peine de réentendre dans toute son ampleur : « le Christ, au temps fixé par Dieu, est mort pour les impies que nous étions. Accepter de mourir pour un homme juste, c’est déjà difficile ; peut-être quelqu’un s’exposerait-il à mourir pour un homme de bien. Or, la preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ est mort pour nous, lors que nous étions encore pécheurs. A plus forte raison, maintenant que le sang du Christ nous a fait devenir des justes, serons-nous sauvés par lui de la colère de Dieu. »
La Croix du Christ peut nous heurter, comme ce fut le cas pour les pèlerins d’Emmaüs. Fr Benoît aimait beaucoup Vladimir Vélikovick, un peintre contemporain fasciné par le crucifié de Matthias Grünwald. On ne peut toutefois en rester à la représentation de la souffrance et de la mort. Seule l’espérance délivre de la morbidité. Cette espérance jaillit, dans un instant de lumière, lorsque nous découvrons que dans la Croix, le Christ a livré sa vie pour les pécheurs que nous sommes, parce qu’il nous aime. La Croix devient alors source d’action de grâce infinie, car nous touchons là le mystère de la Miséricorde divine.
C’est cette Miséricorde dont nous avons toujours besoin, lorsque nous accompagnons un de nos proches jusqu’à sa dernière demeure. Miséricorde au regard de ce que fut sa vie, de ses relations avec nous et de nous avec lui. Que le Seigneur ressuscité accueille notre frère Benoît auprès de lui et qu’il nous apporte aujourd’hui sa Paix. Cette paix sera par excellence la marque de la présence de Dieu au milieu de nous, en cette eucharistie, si nous voulons bien l’accueillir avec gratitude. Amen !