Chanoines réguliers de Prémontré
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Juin
Écrit par f. François-Marie

7 juin 2026 – Fête Dieu

Dans le sacrement de l’eucharistie, dit saint Thomas d’Aquin, « on célèbre la mémoire de cet amour insurpassable que le Christ a montré dans sa passion ». Aussi la fête de ce jour nous invite-t-elle à nous arrêter devant ce que nous célébrons chaque dimanche. Peut-être pour éviter de nous y habituer, d’y prendre part trop machinalement, et pour raviver le goût de ce sacrement. Que fait-on quand on célèbre l’eucharistie ? Pour y répondre, je retiens deux indications précieuses tirées de la première lecture : faire mémoire et marcher ensemble, ce qu’ont vécu les Hébreux au désert.

La mémoire : il en est question dans la première lecture, tirée du livre du Deutéronome. Dieu invite son peuple à faire mémoire, à se souvenir, de tout ce qu’il a fait pour lui. « Souviens-toi », « N’oublie pas ». La mémoire s’inscrit dans la durée : quarante années dans le désert jusqu’à la terre promise. A vrai dire, le chemin n’a pas été particulièrement facile, au contraire. Mais Dieu était là, il nourrissait son peuple dans sa marche. Nourriture qui n’était pas, elle non plus, particulièrement attirante : cette manne dont les Hébreux vont finir par se lasser d’ailleurs. Mais nourriture qui fait vivre, qui est donnée. Qui n’est pas déjà la terre promise, ni le lait, ni la crème, ni le miel, mais une nourriture suffisante pour avancer et tenir.

L’eucharistie ressemble à cette manne. Certes elle est bien plus que la manne, elle est le pain de vie et au désert, dit Jésus, les pères sont morts, tandis que celui qui mange le pain de vie, la chair du Christ mort et ressuscité, vivra éternellement. Mais elle ressemble à la manne. Dimanche après dimanche, jour après jour, l’eucharistie nous accompagne, tout au long de notre vie, comme les Hébreux au désert. Avouons-le, nous connaissons aussi les moments de lassitude, d’ennui, l’eucharistie n’a pas toujours un aspect réjouissant. L’acte de foi est difficile, certains jours. Certains dimanches, nous n’y sommes pas vraiment, la distraction nous trouble, les textes nous touchent plus ou moins, l’homélie, je n’en parle même pas ! Et les prières de la liturgie peuvent aussi passer un peu au-dessus de nos têtes. Même en présence du Saint-Sacrement, nous restons sur cette terre dans le registre de la foi, et la foi est obscure, elle ne nous offre pas de sentir, elle est une nuit pour les sens et pour l’intelligence. Et comme les Hébreux, nous sommes tentés de nous lasser.

Mais cependant, avec eux, nous devons écoutez l’avertissement du Seigneur : « Souviens-toi », « N’oublie pas » ! Moi ton Dieu, je suis avec toi, chaque jour. Souviens-toi de ta propre vie, que s’est-il passé ? N’ai-je pas été avec toi ? Lorsque tu m’as laissé te nourrir du pain de vie, du Corps du Christ, livré par amour pour toi, n’as-tu pas repris force et courage pour continuer ta route, jusqu’à aujourd’hui ? Oui, nous sommes invités à faire mémoire, nous aussi, de la présence et de l’action de Dieu dans notre vie. Dieu ne nous promet pas une vie facile et sans épreuve, il aime au contraire nous éprouver pour voir ce que nous avons dans notre cœur ! Mais il ne nous laisse pas perdus dans le désert sans eau ni pain. C’est bien ce dont il nous invite à faire mémoire, non pas une fois pour toute, mais régulièrement, dimanche après dimanche, jour de la résurrection du Seigneur.

Aujourd’hui, à la fin de cette eucharistie, nous allons être invités à marcher ensemble derrière le Saint-Sacrement, en procession. C’est cela aussi, la synodalité à laquelle l’Église nous invite ! Marcher non pas tous seuls, mais ensemble. Les jardins de l’abbaye n’ont rien de l’austérité du désert !, il n’y a ni serpents brûlants ni scorpions, quelques abeilles qui préparent le miel de la terre promise, parfois un peu nerveuses quand l’apiculteur travaille aux ruches, et plutôt des roses que du sable et des cailloux, même si sainte Thérèse de Lisieux faisait remarquer que les roses ont des fleurs mais aussi des épines… Bref, ce qui compte, c’est ce geste que nous accomplissons ensemble. De même que nous allons suivre le Christ qui se donne en nourriture, qui est là avec nous, de même nous serons invités à nous souvenir, jour après jour, que Dieu est là présent dans notre vie. « Souviens-toi » ! « N’oublie pas » qu’il est là, qu’il nous précède, qu’il marche avec nous, qu’il nous invite à le suivre. Et si tu viens à te décourager, à perdre le goût de Dieu, fais une pause dans ta marche, viens l’adorer, dans le tabernacle ou dans l’ostensoir où il est exposé. La petite flamme rouge qui brûle te rappelle discrètement, humblement, mais sûrement, que le Seigneur te conduit vers la terre promise. Hier soir, le pape Léon a passé un long moment avec une foule de jeunes, à Madrid, à adorer le Saint-Sacrement, en silence.

Dans l’eucharistie, le Christ n’est pas présent de n’importe quelle manière, il est présent comme celui qui, par amour, a souffert la passion pour nous, il est présent comme celui qui a livré sa vie pour nous. Dans le corps du Christ, dit saint Paul, habite corporellement la plénitude de la divinité. Dieu s’est fait pleinement homme, corps et âme, pas seulement âme, mais âme et corps. Le corps humain du Christ est le corps de Dieu. Saint Thomas d’Aquin affirme que, du fait de l’Incarnation, « le corps du Christ, qu’il a pris de la Vierge Marie, est le corps de Dieu. » Non que Dieu soit corporel, mais c’est aussi un corps humain que Dieu a assumé. Ce corps qui a souffert pour nous. Et lorsque nous recevons le pain de Vie, merveilleux échange, nous avons vraiment part à la divinité même du Christ. Échange merveilleux mais qui s’est accompli sur la Croix, l’amour de Dieu pour le monde est un amour offert, un amour crucifié, qui par sa mort nous rassemble tous dans l’unité. C’est pourquoi nous nous rassemblons pour célébrer l’eucharistie. Notre relation à Dieu ne peut pas se limiter à une rencontre individuelle et strictement personnelle avec lui. Nous avons besoin des autres, nous sommes faits pour plus grand que nous, nous sommes reliés les uns aux autres par et dans le corps du Christ, par la communion au Corps du Christ.

Souvenons-nous de cet amour livré, crucifié, du Christ pour le monde, et marchons ensemble à sa suite ! Amen !