Chanoines réguliers de Prémontré
8
Mars
Écrit par f. François-Marie

18 février 2026 – Mercredi des Cendres

En ce mercredi des Cendres, commencement du Carême, je voudrais m’arrêter avec vous sur le psaume 50, le Miserere, que nous offre la liturgie, afin de demander à Dieu la grâce d’une vraie contrition. Le chanoine Osty, célèbre traducteur de la Bible, disait du psaume 50 qu’il est « le joyau du psautier ».

L’Evangile de dimanche dernier nous rappelait deux grands commandements de Dieu : « tu ne commettras pas de meurtre » et « tu ne commettras pas d’adultère ». Or ce psaume décrit l’expérience intérieure qu’a vécue le roi David, lorsque le prophète Nathan est allé à sa rencontre après qu’il eut pris pour femme Bethsabée, l’épouse d’Urie le Hittite, et qu’il ait fait mourir ce dernier au combat. Ce double péché de meurtre et d’adultère, David l’a commis. Et quel que soit  notre péché, dans ce psaume 50, comme le dit saint Augustin: « il ne t’est pas proposé un exemple pour tomber, mais pour te relever si tu es tombé » : « Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour, selon ta grande miséricorde, efface mon péché. »

Oui, elle est grande, la miséricorde du Seigneur, parce que notre péché, lui aussi est grand. Il peut être grand par la gravité du mal commis, il peut être grand par sa fréquence et sa répétition, il peut être grand par l’aveuglement et l’endurcissement du cœur qui refuse de se convertir. Le psalmiste avoue : « oui, je connais mon péché, ma faute est toujours devant moi. » Devant le prophète Nathan, le roi a eu l’humilité de reconnaître sa faute, tout roi qu’il était. Mais devant nous se tient plus grand que Nathan, nous avons le Christ lui-même et sa Parole. Et nous ne sommes pas roi, nous sommes des serviteurs quelconques. C’est donc l’humilité et la vérité qu’il nous faut, mais dans l’espérance en la grande miséricorde du Seigneur. Demandons la grâce de savoir avouer, de savoir reconnaître.

C’est aussi la grandeur de la condition humaine, sa liberté, de savoir assumer sa responsabilité propre. « J’ai péché ». La tentation est souvent de réagir, de se justifier et de reprocher aux autres quelque chose. Ce matin, nous sommes invités à regarder « notre » péché, pas celui du voisin : « ma faute est toujours devant moi », ni à gauche, ni à droite, ni dans mon dos mais devant mes yeux. Et aussi devant le Seigneur : « ce qui est mal à tes yeux je l’ai fait ». On pourrait se dire que c’est envers telle ou telle personne que j’ai péché, David ne dit pas, j’ai péché contre Bethsabée ou contre Urie, mais ultimement, c’est bien contre Dieu et lui seul que nous avons péché. Ce psaume annonce déjà la parabole du jugement dernier : « ce que vous avez fait au plus petit d’entre mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ».

Aussi ne peut-il y avoir de véritable contrition sans une véritable relation personnelle avec le Christ. Et là est bien le cœur du Carême ! Que grandisse en nous l’intimité avec Christ, le cœur à cœur avec lui, se laisser aimer par lui, l’accueillir au plus profond de notre être. Car c’est de lui et de lui seul, que naîtra en nous la vraie contrition, la vraie capacité à présenter à Dieu notre faute, sans culpabilité, sans retour sur moi, simplement, comme le fils prodigue qui revient simplement vers son Père. Autrement, que nous servirait de multiplier les exploits de pratique religieuse durant ce Carême, en termes de jeûne, de prière et d’aumône, s’ils ne visaient finalement qu’une exaltation de notre moi et une autojustification ? C’est bien ce que pointe Jésus dans l’évangile de ce jour : « ce que vous faites pour devenir des justes, évitez de l’accomplir devant les hommes pour vous faire remarquer ».

En fin de compte, c’est notre cœur qui doit être touché, et plus que touché, car il s’agit d’une véritable recréation : « crée en moi un cœur pur, renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit », « ne me reprend pas ton esprit saint ». C’est l’Esprit créateur qui est ici à l’œuvre. Le salut n’est pas seulement le pardon des péchés, il est vraiment une œuvre nouvelle de création, une œuvre incomparable, vers laquelle tout le Carême nous oriente, puisqu’il s’agit de rien de moins que l’espérance de notre propre Résurrection, dans le Christ.

Cette œuvre de salut et de création est un don gratuit de Dieu, une grâce. Il est frappant de voir combien ce psaume est rempli d’impératifs. Le pécheur supplie Dieu de lui donner car il a fait lui-même l’expérience de son impuissance, de son incapacité à sortir par lui-même de sa faute. Mais quand l’homme s’humilie, le Seigneur se penche vers lui. Il s’est tellement penché vers lui, qu’il s’est abaissé pour nous jusqu’à la mort et la mort de la Croix. C’est d’un grand prix que le Seigneur nous a rachetés et recréés.

Ainsi Dieu ouvrira nos lèvres, pour que notre bouche, annonce la louange du Seigneur. Et notre père saint Augustin commente : « ta louange, parce que tu m’as créé ; ta louange, parce que tu ne m’as pas abandonné quand je péchais ; ta louange parce que tu m’as mis en garde pour que je confesse mon péché ; ta louange parce que tu m’as purifié pour que je connaisse la sécurité ! »

Oui, demandons au Seigneur, au début de ce Carême, la grâce de la vraie contrition du cœur. Possidius, l’ami et biographe de saint Augustin, rapporte qu’à la fin de sa vie, l’évêque d’Hippone avait demandé que soient écrits sur les murs de sa chambres les quelques psaumes de David qui ont trait à la pénitence, et que leur lecture lui tirait d’abondantes larmes des yeux.

Amen !