24 décembre 2025 – Messe de la Nuit de Noël
Aujourd’hui dans la ville de David, vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur. Et voici le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. Entre l’annonce faite par l’ange et le signe qui leur est donné, n’y a-t-il pas un décalage ? Et si ce contraste était justement la porte d’entrée dans le mystère de Noël ?
Regardons de près pour commencer, le contenu de l’annonce de l’ange et le signe dont il parle.
Par bien des aspects, il s’agit d’une bonne nouvelle : la naissance d’un roi, annoncée par le prophète Isaïe. Et pas n’importe quel roi. Son règne est signifié par le pouvoir qui repose sur ses épaules et surtout par les noms qui lui sont donnés. Ils font référence aux grandes figures de l’Alliance : Conseiller-merveilleux. Ce roi est donc plein de Sagesse. Il est un nouveau Salomon. Dieu-fort. Ce roi est un nouveau David, pieux comme lui, l’auteur des psaumes, vigoureux au combat comme David contre les Philistins et ses autres ennemis. Père-à-jamais : Ce roi est un nouveau Moïse, notre père car il nous a donné la Loi. Prince-de-la-Paix enfin : ce roi est un nouvel Abraham, qui fut béni par Melchisédech, roi de Shalem, roi de Paix.
Ainsi le nouveau-né de la nuit de Noël est-il roi, dans la ville de David. Mais sa royauté dépasse le royaume de David, les titres qui lui sont donnés renvoient en effet à toute l’histoire du Salut. Sa royauté est pour tous : « la grâce de Dieu s’est manifestée pour le salut de tous les hommes », écrit saint Paul à Tite. Et les premiers qui en ont connaissance, ce sont les bergers. Viendront ensuite à Bethléem les mages et nos crèches avec tous leurs santons, disent à leur manière que ce roi nouveau-né est destiné à tous, sans exception. Un Sauveur vous est né, à chacun de vous qui êtes ici, en cette nuit, et bien au-delà de vous.
Oui, mais, car il y a un « mais » ! Le signe qui est offert aux bergers n’est pas uniquement une marque de bonheur et de joie. Des indications discrètes mais importantes sont données aux bergers : un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. Le signe de la naissance annonce déjà celui de la mort. Les langes qui entourent le nouveau-né ressemblent étrangement aux linges qui enveloppent le cadavre, empêchant dans l’un et l’autre cas tout mouvement possible. Comme si naissance et mort étaient inexorablement liées. En ressuscitant Lazare, Jésus dira : déliez-le et laissez-le aller.
Le nouveau-né est couché dans une mangeoire. Saint Luc emploiera le même verbe pour dire que Jésus, après sa mort sur la Croix, est déposé dans un tombeau. Le mot signifie à la fois être couché, être abandonné et être mort. Enfin, il est question de la mangeoire. Entre l’auge en pierre creusée pour accueillir le foin et le roc creusé pour accueillir le mort, il n’y a qu’un pas. Ce pas, Jésus le franchira en se faisant par sa mort, pain de vie : « le pain que je donnerai, c’est ma chair, pour la vie du monde ».
Tel est donc le signe prophétique par excellence : une annonce qui proclame en même temps le bonheur, la joie de la naissance du véritable roi, dont la royauté est offerte à tous, et aussi, mystérieusement, l’annonce de la Croix, de la Passion et de la mort du Roi. C’est en donnant sa vie pour le monde que le Christ sera véritablement Sauveur. Les prophètes nous ont habitués à ce mélange d’oracles de bonheur et de malheur, un peu comme une douche écossaise, chaud-froid, nous laissant sans bien savoir sur quel pied danser.
Et c’est là, justement, que nous avons une clé pour ouvrir la porte du mystère de Noël. La foi en l’Incarnation jaillit dans l’interstice entre l’annonce heureuse de la naissance d’un Sauveur et les signes étranges de sa manifestation, comme une lumière sortant d’une porte qui s’entrouvre. Notre habitude, qui est celle de la société, est de faire de Noël uniquement un événement festif, et se réjouir un instant pour oublier les malheurs qui auront tôt fait de reprendre le dessus, au risque d’une joie un peu factice.
Mais la liturgie de Noël et les textes de la Parole de Dieu nous invitent à nous réjouir bien sûr, mais ils nous disent quelque chose de bien plus important. Ils nous disent que le salut de Dieu n’est pas une parenthèse, un moment de réjouissance pour oublier l’épreuve. Le salut ne se donne pas après l’épreuve, mais au cœur de l’épreuve. C’est comme cela que Dieu nous aime. Il ne nous aime pas une fois que tout est fini, quand on a rendu son dernier souffle, après une vie plus ou moins réussie, où le paradis nous serait donné comme une récompense aux malheurs de cette vie. Il se donne dans notre vie d’aujourd’hui, dans le cours même de notre existence. C’est cela, le mystère de l’Incarnation. Les langes de l’enfant, les linges du tombeau, s’ils n’ont pu retenir le Christ dans la mort, l’ont cependant arrimé de manière définitive à notre humanité. Dieu est devenu l’un de nous, pour être avec chacun de nous.
Allons, nous aussi à la crèche, voir le signe qui nous est donné. Le signe qui nous montre que Dieu est avec nous, joie et paix indicible au cœur même de notre quotidien, heureux ou malheureux. C’est lui aussi que nous allons recevoir maintenant, car celui qui nait aujourd’hui s’est fait aussi notre pain de ce jour. Amen !