Chanoines réguliers de Prémontré
25
Juil
S. Jacques, apôtre - Fête

Retour à Dieu de notre frère Michel Viel (1928-2023)

Pierre Viel est né à Les Chéris, un petit village rural de la Baie du Mont-Saint-Michel, le 7 février 1928. Si l’on en croit l’étymologie, « les chéris » (du vieux verbe « eschérir ») veut dire « les partages, les parts ». Bien petite part cependant, que celle de ses parents, Pierre et Marie, agriculteurs. Avec cinquante hectares, un modeste élevage, quelques vaches et trois chevaux de traits, ils élèvent cinq enfants, et notre Pierre, prénommé comme son père, est le second de la petite tribu. Leur ferme, venue d’un oncle de Marie, s’appelle « L’Hôpital », parce que c’est un antique lieu d’étape pour les pèlerins du Mont-Saint-Michel, mais le maréchal-ferrant du village plaisante : « Regarde, ce malheureux Pierre, le jour de son mariage, il est entré à l’hôpital ». Le petit Pierre, lui, aime la vie de la ferme : Si je n’avais pas rêvé d’être prêtre, j’aurais été agriculteur. 

Sa vocation sacerdotale naît dans une famille de chrétienté traditionnelle, où les gens d’Église ne manquent pas : un grand-oncle a été curé de Courcy, et deux sœurs de sa mère sont religieuses, l’une sera supérieure générale de Notre-Dame du Mont-Carmel d’Avranches, et l’autre clarisse à Rennes. À cette époque, chaque dimanche, les vicaires de Ducey alternent pour desservir Les Chéris. Tout le monde va à la messe. On ne se posait pas beaucoup de questions, c’était dans l’ordre des choses, commentait bien plus tard f. Michel.

Écolier à l’Institut Notre-Dame d’Avranches jusqu’en seconde – arrêté un temps à cause de problèmes cardiaques qui le suivront toute sa vie – il aboutit au séminaire des vocations tardives d’Equilly, où sa route croise celle d’un autre futur frère de Mondaye, f. Jean-Marie Lerouge. Il aime Équilly : Une école dynamique, très neuve, on nous faisait confiance, il n’y avait pas de surveillants, on se surveillait tout seuls ! Après la philo, il entre au Grand Séminaire de Coutances. Pierre est ordonné sous-diacre à la cathédrale de Coutances le 22 décembre 1951, diacre le 29 mars 1952, et prêtre le 28 juin 1952, par Mgr Guyot. Une circonstance poignante entoure les premiers jours du jeune prêtre : sa mère meurt, âgée seulement de 56 ans, la nuit suivant sa première messe, le 7 juillet. Pierre gardera d’elle, toute sa vie, la belle aube qu’elle lui a brodée fièrement pour son sous-diaconat, ornée de la devise : « Je vous ferai pêcheurs d’hommes ». Son père reste seul à la ferme, avec deux autres de ses garçons, avant de rejoindre le fils prêtre, et de vivre à ses côtés discrètement, pendant dix-huit ans.

À la rentrée de septembre 1952, l’évêque envoie le tout jeune prêtre – il a 24 ans ! – mûrir un peu à l’Institut Notre-Dame d’Avranches. Ce n’était pas bien difficile, j’étais seulement professeur de silence. Surveillant, quoi… En même temps, l’abbé Viel s’occupe des petits-séminaristes et de leur colonie de vacances, à Biville, sept ans durant. Il obtient son premier poste de « curé », en juillet 1961. Deux villages : Cuves et Les Cresnays, en tout 1500 habitants. C’est un monde rural en difficulté, les petites exploitations (d’une moyenne de 50 ha) ne suffisent plus à nourrir les familles, l’émigration est constante, par exemple vers la Haute-Vienne, où le jeune curé voit partir une de ses sœurs. Le monde changeait, des métiers disparaissaient : dans mes deux villages, il y avait cinq sabotiers, moi j’avais toujours porté des sabots pour aller à l’école. Et en 1961, sont arrivées les bottes en caoutchouc. Les sabotiers ont fermé leur porte.

Le jeune prêtre se donne à sa tâche. Mais peut-être, dans son cœur, quelque chose manque-t-il à son bonheur. J’avais 33 ans. Un jour, dans l’église de Cuves, je me suis allongé par terre, prosterné de tout mon long. J’avais tellement envie d’appartenir encore plus au Seigneur… Il ne sait pas encore comment. Les postes se succèdent : en août 1964, l’évêque le nomme aumônier d’Action catholique pour le Mortainais et l’Avranchin. En résidence à Ducey, dans l’ancienne école du bourg, Pierre Viel se lance dans la « pastorale spécialisée », par secteurs de fidèles. Sa spécialité à lui, c’est l’aumônerie des artisans-commerçants, dont il est responsable pour toute la Basse-Normandie : il fait des milliers de kilomètres, rencontre des prêtres et des chrétiens, il est passionné. En même temps, il fait partie de la Commission liturgique diocésaine. 

En juillet 1969, dans un après-Concile remuant, il est nommé curé-doyen de Saint-Hilaire du Harcouët. Cinq années de dur labeur apostolique. Les médecins s’inquiètent pour lui : en août 1975, il a droit à quelques années de « repos », très relatif, comme curé de Saint-Senier-sous-Avranches. En septembre 1980, il est nommé curé de Saint-Paul de Granville. C’était encore l’époque faste : les trois églises de Granville avaient leur curé. Mais le dôme de celle de Saint-Paul menace effondrement : le Père Viel célèbre par prudence dans la nef ! À l’époque, il s’interroge beaucoup. Je suis curé de Granville, soit, mais après ? Je rêvais de vie commune, de prière commune. Je venais souvent à Mondaye. Un jour, le Père abbé Gildas m’a dit : « Je te verrais bien chez nous ». Pierre Viel, depuis longtemps « tertiaire », au sein d’une petite fraternité sacerdotale prémontrée de la Manche, franchit le pas. En novembre 1983, il demande à son évêque, Mgr Wicquart, la permission de quitter le diocèse pour entrer à Mondaye. Il entre au postulat le 27 septembre 1985. Le jour de son arrivée est marqué par un petit incident qu’il aimait raconter : en normand convaincu, il avait apporté généreusement une grosse bonbonne de verre remplie de calva. Mais à l’entrée du cloître, elle lui échappe des mains, et se brise. Comme le parfum de Marie de Magdala, tout est répandu par terre, et à défaut de dégustation, une délicieuse odeur emplit la maison. 

Vêtu sous le nom de frère Michel, le 4 novembre 1985, il fait un an de courageux noviciat. Il disait parfois : Changer de vie à 57 ans, c’était limite. C’est passé juste, mais c’était limite ! Il fait profession simple le 4 novembre 1986. Sitôt profès, on le nomme hôtelier. Oh, ça n’a pas duré, le premier hiver, j’ai fait sauter tous les radiateurs du Pavillon, j’avais oublié de mettre du chauffage. Alors, on m’a mis curé. De fait, curé de Juaye-Mondaye (et autres petites paroisses environnantes), à partir du 21 juin 1987, f. Michel retrouve avec joie la vie pastorale qu’il aime. Il met en place le conseil économique, édite avec entrain le bulletin inter-villages, Lien paroissial, fait amitié avec tous. Profès solennel le 19 novembre 1989, entre les mains du nouvel abbé, le P. Pascal, il ne s’attend guère à la suite de sa propre histoire ! 

Le 3 juillet 1994, en effet, ayant accepté un déracinement total, il devient le premier prieur de Sainte-Anne de Bonlieu, dans la Drôme provençale, où Mondaye vient de faire une fondation. Dix-sept ans de grand soleil pour un normand, c’est inédit. Avec obéissance, patience, bonne humeur, frère Michel veille sur la petite communauté de frères et de sœurs norbertines. Au fil du temps, sous le grand chapeau de paille, la belle barbe a blanchi. Parfois les enfants, en le voyant, confondent « Père Michel » et « Père Noël » : ils n’ont pas tout à fait tort. Frère Michel est également le curé de Bonlieu, Saint-Gervais et Charols : nouveaux fidèles, nouveaux liens. Bientôt, la « paroisse » aura une configuration plus étendue – l’actuelle « paroisse Sainte-Anne », créée en 2001, compte 22000 habitants sur 38 communes. Sagement, le prieur-curé passe alors le relais du priorat comme de la charge curiale. C’est l’heure d’une retraite active, priante. 

En octobre 2011, frère Michel – 83 ans – est rappelé par le Père abbé Joël à Mondaye. Il a un pincement au cœur pour tous les amis qu’il laisse dans la plaine de Montélimar, mais il apprécie de rentrer en Normandie. Entouré de grande affection – les jeunes frères l’ont surnommé « Grand-Père » et cela le fait sourire gentiment – frère Michel rend des services multiples, au réfectoire, au courrier, au jardin surtout, où il désherbe et nettoie pendant de longs après-midi : avec lui, pas de mur enlierré ou de buisson sauvage qui sachent résister. On le trouve souvent à l’église, et il confie un jour, pudiquement, à mi-voix : Maintenant, la prière est facile, je suis tellement dans l’action de grâce. Il est aussi, chaque jour, au confessionnal, où sa douce bonté fait du bien. Et puis les forces s’en vont, mais pas la bonté. Frère Michel s’éteint paisiblement à Mondaye, le 16 avril 2023, octave de Pâques, tandis que la communauté chante les vêpres pascales du dimanche de la divine Miséricorde, dans sa 96e année, la 37e de sa profession religieuse, la 71e de son sacerdoce.