Chanoines réguliers de Prémontré
13
Sept
S. Jean Chrysostome, évêque et docteur
Écrit par f. François-Marie

28 août 2026 – Solennité de notre père saint Augustin

J’aimerais souligner trois aspects de la profession religieuse que nous allons vivre maintenant. Il s’agit en premier lieu d’un chemin de sainteté pour toi, fr Melchior, mais aussi d’une grâce pour l’Église et enfin d’un don pour toute la famille humaine.

La profession religieuse à laquelle tu t’engages aujourd’hui, fr Melchior, est tout d’abord un chemin de sainteté. Par le baptême, tu as été appelé à la sainteté, conformément à la parole de l’Écriture, au livre du Lévitique : « soyez saint parce que moi je suis saint », reprise par Jésus dans le Sermon sur la Montagne : « soyez parfait comme votre Père céleste est parfait ». Tu choisis ce chemin aujourd’hui, non de ta propre initiative, mais en réponse à l’appel du Seigneur : « viens et suis-moi », un appel à être avec le Christ, à l’aimer et à le suivre toujours de plus près. Ce chemin est celui de l’imitation de la vie du Christ, faite d’obéissance à la volonté du Père, faite de pauvreté pour que ton trésor, ta seule richesse, soit Dieu lui-même, faite de chasteté dans le célibat consacré pour qu’en toute relation humaine, amicale, fraternelle, pastorale, ton corps et ton cœur, ton être tout entier, appartienne à Dieu seul, pour son règne.

Ces vœux ou conseils évangéliques te rappelleront toute ta vie que tu n’appartiens pas au monde, comme dit Jésus dans l’Évangile que nous avons entendu, la prière sacerdotale le soir du Jeudi Saint. Tu n’appartiens pas au monde, cela veut dire que la source de ton être, de ton bonheur, de ton avenir, n’est pas dans le monde, mais en Dieu, en Dieu qui est Amour, qui est la source de l’Amour. Avant d’annoncer aux autres l’amour de Dieu, tu dois, le premier, accueillir cet amour qui te sauve. Tu vas dire « je renonce au monde » et le pape Honorius II, lors qu’il confirma l’ordre de Prémontré en 1126, désignait notre famille religieuse justement comme l’ordre de « ceux qui empruntent la voie des apôtres, renoncent à la mondanité et à la propriété, pour servir le Seigneur de tous leurs efforts. » Renoncer au monde, c’est prendre pour chemin de sainteté et de bonheur non pas la recherche du pouvoir ou des honneurs ou des plaisirs du monde, mais la quête de l’amour véritable, qui nous vient du Père, par le Fils, dans l’Esprit Saint. C’est un chemin de conversion, tant le vieil homme en nous est tenace.

Sur ce chemin, le Christ ne te conduit pas sur une voie individuelle et isolée, ni sur une voie idéale, mais au sein d’une communauté de frères. Saint Jean le dit très clairement dans sa lettre, contre la tentation de l’idéalisme, si prégnant aujourd’hui : « Dieu, personne ne l’a jamais vu. Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous et en nous son amour atteint la perfection. » C’est le vrai chemin de la sainteté, il n’y en a pas d’autres. Dans toute vie communautaire, comme dans toute vie personnelle, nous sommes encore en chemin, nous sommes sur terre, pas déjà au paradis, et il y a, un peu comme dans les mystères du rosaire, des moments joyeux, des temps lumineux, des heures douloureuses et même des jours glorieux, quand la source qui est Dieu, jaillit d’elle-même en nos cœurs et autour de nous.

En deuxième lieu, je voudrais souligner que ce chemin de sainteté que tu empreintes, est aussi une grâce pour l’Église. La vie consacrée, dans les communautés religieuses reconnues comme authentiques par les autorités légitimes de l’Église, est perçue depuis les origines du christianisme, comme un don gratuit de l’Esprit Saint. Ce don rappelle à toute l’Église le primat de la gratuité de l’amour de Dieu pour nous, il rappelle à tous que notre vrai bonheur n’a pas sa source dans le monde, mais en Dieu qui a fait ce monde. Et tous nous devons, à notre mesure, renoncer au monde, c’est-à-dire renoncer à la soit-disant autosuffisance du monde qui se centre sur lui-même. Il ne s’agit pas de mépriser ce que Dieu a créé et qui est bon, mais de référer tout ce qui existe à Dieu qui l’a fait. « Si l’amour de la créature se réfère au Créateur », dit saint Augustin, « ce ne sera plus convoitise mais charité »[1]. Nous pouvons être tentés, dans l’Église, par le volontarisme, par l’illusion de devenir saints par nous-même et de sauver le monde. Nous risquons de juger en fonction de la réussite et des œuvres, avec l’illusion que cette réussite vient de nous, qu’elle est notre succès. Ce n’est plus alors le Christ qui est annoncé, mais la notoriété de tel ou tel, facilement mis sur un piédestal.

Notre père saint Augustin a saisi en profondeur que le péché par excellence qui nous menace tous est l’orgueil et c’est pourquoi il a contemplé l’humilité du Christ, le Verbe qui s’est abaissé pour venir jusqu’à nous. Tout au long de sa vie, il a lutté contre l’orgueil et il a rappelé le primat de la grâce. « Qu’as-tu que tu n’aies reçu, et si tu l’as reçu, pourquoi t’en enorgueillir ? » La vie religieuse est une voie humble. Tu commences aujourd’hui, fr Melchior, cette vie religieuse, simplement, entouré de ta famille et de quelques amis les plus proches. Dieu prépare ses œuvres les plus grandes dans la discrétion, comme en témoignent les 30 années cachées de Jésus à Nazareth.

Ce chemin de sainteté, qui est une grâce pour l’Église, est enfin un don pour toute la famille humaine. C’est le troisième aspect que je tiens à souligner. En s’adressant au Père, Jésus prie ainsi : « Qu’ils soient un en nous, eux aussi pour que le monde croie que tu m’as envoyé ». L’unité dans l’amour est missionnaire, évangélisatrice. Renoncer au monde n’a de sens que s’il nous ouvre à la véritable source de la vie du monde, qui est le Père, en vue d’apporter à ce monde que Dieu aime, la bonne nouvelle de son Amour, la bonne nouvelle de son Fils, qui s’est livré par amour pour le monde. La sainteté à laquelle Dieu t’appelle, l’amour fraternel dans lequel nous devons grandir en communauté, l’unité à laquelle nous sommes appelés, n’ont pas leur fin en eux-mêmes, mais « pour que le monde croie ». Aussi ta consécration aujourd’hui est-elle missionnaire en elle-même. Non pas d’abord par ce que tu vas faire, mais par ce que tu es, ce que tu choisis d’être et de devenir, en réponse à l’appel du Seigneur et avec sa grâce. Tu as dans ton cœur un désir profond d’annoncer l’Évangile, désir qui t’avait déjà conduit au séminaire et notre communauté de chanoines réguliers unit la recherche de Dieu dans la prière et l’annonce de l’Évangile dans la prédication et le ministère, à la manière des apôtres. Notre monde est aimé de Dieu. Tant de personnes, en particulier tant de jeunes, ignorent le Christ et ont pourtant soif de le connaître, tu en fais l’expérience.

Par l’intercession de nos Pères saint Augustin et saint Norbert et de la bienheureuse Vierge Marie, notre mère, confions maintenant au Seigneur l’engagement qu’avec sa grâce, tu prends aujourd’hui. Amen !


[1] De Trinitate, IX, 7, 13.