Chanoines réguliers de Prémontré
29
Avr
Ste Catherine de Sienne, vierge et docteur
Écrit par f. Hugues

2 avril 2026 – Jeudi Saint

         « Non, désolé, mais je n’ai pas les pieds propres »… : voilà ce que j’entendais souvent, lorsque, comme cérémoniaire il y a quelques années, je devais trouver pour la messe du Jeudi saint dix personnes pour se faire laver les pieds par le père abbé. « Non, désolé, mais je n’ai pas les pieds propres »… Beaucoup déclinaient la proposition par cet argument discutable, un argument probablement repris par certains aujourd’hui, un argument qui nous rappelle le refus initial de saint Pierre : « Tu ne me laveras pas les pieds ; non, jamais ! » ; peut-être pensait-il avoir les pieds, avoir le cœur, trop sales pour Jésus.

         « Tu ne me laveras pas les pieds » : saint Pierre a tort, nous avons tort de le refuser, car Jésus ne vient pas pour ceux qui seraient tout propres… ou du moins qui prétendraient l’être (car personne n’est réellement tout propre…). « Ce ne sont pas les gens en bonne santé qui ont besoin de médecin, mais les malades ; je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs, au repentir » (Lc 5, 31-32).

         Un des sens du lavement des pieds, c’est en effet la purification qui reste nécessaire après le bain du baptême : le lavement des pieds des disciples ce soir du Jeudi saint, est le signe de la purification par Jésus de ce qui est sale, abîmé, blessé en nous.

         Après le bain du baptême, demeure la nécessaire purification, le nécessaire pardon, de ce qui est le plus salissant en nous – ces « pieds de l’âme » disait Origène : nous avons chacun une part de nous qui est plus rapidement « sale », plus facilement blessée : pour l’un, ce sera certaines relations (familiales, conjugales, professionnelles) ; pour un autre, certains aspects de sa vie (la sexualité, le rapport à l’argent…) ; pour un autre encore, l’estime de soi ou la capacité à pardonner.

         Ce sont ces « pieds », ce plus salissant en nous que Jésus vient nettoyer, purifier ; mais pour cela, il nous faut accepter de présenter nos saletés/nos blessures à Jésus ; il nous faut lui dire : « ce qui est sale en moi, purifie-le ». Durant des années, j’ai célébré le lavement des pieds du Jeudi saint en prison, et les détenus comprenaient bien que ce geste de Jésus venait les rejoindre dans leur blessure, dans leur péché. En prison, jamais personne ne m’a objecté « Non, désolé, mais je n’ai pas les pieds propres » et pourtant… 

         « Tu ne me laveras pas les pieds » : saint Pierre a tort, nous avons tort de le refuser, deuxièmement car Jésus vient laver les pieds de ceux qui ont beaucoup marché et vont encore marcher. Vous avez en effet compris que si, à l’époque de Jésus, les esclaves lavaient les pieds des invités, c’est que sur les routes poussiéreuses de Palestine, les pieds se salissaient vite dans les sandales.

         Si nous avons les pieds sales, c’est aussi nous avons beaucoup marché, que nous avons fait une longue route pour arriver à Jésus. Nous avons bien entendu, dans la première lecture, que les Juifs lorsqu’ils partirent pour l’Exode, leur grand pèlerinage au désert – image du carême – avaient « la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main ». Et le carême, et plus largement toute notre vie chrétienne, est à l’image de cette longue marche au désert. Chacun différemment, nous avons fait pas mal de chemin jusqu’ici, dans notre rencontre avec Jésus.

         Un deuxième sens du lavement des pieds, c’est de reconnaître ce chemin parcouru, et de nous relancer dans notre marche vers Dieu et le prochain. Comme le dit saint Clément d’Alexandrie, « Jésus, quand il lavait les pieds de ses disciples pour les envoyer à une grande destiné, voulait signifier les voyage qu’ils auraient à faire pour le bien des peuples » (Le Pédagogue, 2, 63, 2). Le lavement des pieds est aussi un envoi en mission.

         Accepter que Jésus lave nos pieds sales, c’est aussi reconnaître que nous avons fait chacun du chemin jusqu’ici, c’est aussi recevoir de Jésus une invitation à repartir, à continuer notre marche, pour être plus proche de lui, pour être plus proche de ceux qui nous entourent, en particulier des plus faibles, des plus blessés.

         « Tu ne me laveras pas les pieds » : saint Pierre a tort, nous avons tort de le refuser, troisièmement car Jésus fera bien plus quelques heures plus tard. Après ce lavement des pieds, le soir du Jeudi saint, Jésus se retirera en effet au jardin des oliviers où il sera arrêté, puis il sera interrogé, humilié, condamné. Imaginez l’état de ses pieds lors de sa passion : couverts des sangs, de crachats, blessés par la flagellation, cloués sur la Croix. Tout cela, les pieds de Jésus, tout cela son corps, toute sa personne l’ont souffert pour nous : « Ceci est mon corps, livré pour vous ».

         N’ayons donc pas honte de nos pieds sales, de ce qui est mauvais en nous, car Jésus a pris sur lui tout le mal, toutes les meurtrissures que nous pouvons imaginer, il a tout pris sur lui par amour, pour nous en libérer.

         Un troisième sens du lavement de pieds, du geste de l’esclave, est d’annoncer qu’il s’abaissera jusqu’à la mort de l’esclave, jusqu’à la mort de la Croix. Le soir où l’agneau pascal était offert, l’Agneau de Dieu s’offrait pour nous : à chaque eucharistie nous recevons ce don, sa vie livrée pour nous.

         Accepter de se laisser laver les pieds :

– c’est reconnaître que Dieu vient purifier même ce qui est le plus sale, le plus mauvais, en nous ;

– c’est reconnaître le chemin déjà parcouru et le chemin sur lequel nous sommes envoyés pour toujours mieux aimer Dieu et notre prochain.

– c’est reconnaître que notre mal restera toujours dérisoire par rapport au mal que Jésus a subi sur la Croix, pour nous en libérer.

         Se laisser laver les pieds en dit beaucoup sur notre vie chrétienne ; alors, merci à ceux qui ont accepté !