Chanoines réguliers de Prémontré
2
Nov
Commémoration de tous les fidèles défunts
Écrit par f. François-Marie

1er novembre 2026 – Toussaint

La sainteté n’appartient qu’à Dieu seul et si l’on cherche à exprimer quelque chose de Dieu, on ne se trompe pas en disant de lui qu’il est saint, c’est ce qui lui est propre, essentiel. Le prophète Isaïe, dans une vision grandiose, vit le Seigneur et des séraphins qui se criaient l’un à l’autre : « Saint, Saint, Saint, est le Seigneur des armées, sa gloire emplit toute la terre ». Nous reprendrons ces paroles des anges dans la liturgie eucharistique.

C’est dire que la sainteté nous dépasse, elle est par nature transcendante et mystérieuse, elle peut même nous effrayer. Après la pêche miraculeuse, l’apôtre Pierre, se jette aux genoux de Jésus en lui disant : « Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur » (Lc 5, 8)

Que sont donc les saints ? Certainement des êtres qui sont dans la proximité rayonnante de Dieu, dans son intimité, dans une certaine familiarité avec lui, si bien que la sainteté de Dieu se répand en eux, saisi leur être tout entier, les transforme, les purifie, les brûle aussi. On les appelle les amis de Dieu. Dans la Bible, le peuple de Dieu est saint, parce qu’il est précisément de Dieu et à Dieu. L’Église aussi est qualifiée de sainte, c’est d’ailleurs le premier attribut qui lui a été donné, dès le IIe siècle, comme on le lit chez saint Ignace d’Antioche, saint Hippolyte de Rome, ou dans le récit du martyre de saint Polycarpe. L’Église est sainte parce qu’elle est de Dieu, parce qu’elle tient son existence du Christ qui est le Saint de Dieu et de l’Esprit Saint qui, comme son nom l’indique, nous sanctifie. Ce qui est saint, dans l’Église, c’est la foi et les sacrements de la foi. Évidemment, l’Église se reconnaît comme composée de pécheurs, appelés à la conversion, mais le don de Dieu dans l’Église est saint et sanctifie l’Église. Comme l’écrivait le père Yves Congar, dans un ouvrage sur l’Église : « l’Esprit Saint habite l’Église, qui est son temple saint. Par lui, le Christ accomplit dans l’Église les œuvres saintes et sanctifiantes : la prédication des témoins et la foi des croyants, la conduite pastorale et la vie des communautés, la sanctification des sacrements. Dans les actes décisifs du ministère de témoignage et de célébration des sacrements […] l’intervention du Saint-Esprit est certaine. Assemblée en synode à Jérusalem, les Apôtres ont pu dire : « il a paru bon au Saint-Esprit et à nous » (Ac 15, 28) »[1].

Maintenant, comment passe-t-on de la sainteté de l’Église à l’Église des saints, de la sainteté structurelle à la sainteté vécue ? L’Église qui est toute pure en elle-même, aspire à la sainteté en ses membres, eux qui mènent une existence historique concrète marquée par le péché, l’imperfection et un chemin nécessaire de pénitence et de conversion ? Saint Augustin faisait remarquer : « Il y en a certains qui vivent encore dans l’iniquité ou même qui gisent dans les hérésies ou dans les superstitions païennes, et cependant même là, le Seigneur connaît ceux qui sont à lui (2Tim 2, 19). Car au regard de cette ineffable prescience de Dieu, beaucoup qui paraissent hors de l’Église sont en réalité dedans, et beaucoup qui paraissent dedans sont en réalité dehors ».[2]

Si la sainteté, qui est le propre de Dieu, nous dépasse infiniment, la sainteté vécue se rencontre, elle, dans le concret et ne trompe pas. Elle est une mise en œuvre, non seulement une mise en discours, de l’Évangile, cet Évangile dont les béatitudes que nous venons d’entendre sont peut-être le condensé le plus pur.

De la relation intime d’une personne avec Dieu, nous ne pouvons savoir grand-chose. Et même lorsque des saints s’aventurent à exprimer leur expérience de Dieu, ils avouent le plus souvent leur impuissance et le caractère indicible de ce qu’ils tentent de mettre en parole, même si certains saints se sont montrés de remarquables pédagogues dans leurs écrits. Mais là où la sainteté ne trompe pas, c’est dans l’amour du prochain.

Nous l’avons entendu dimanche dernier, l’amour de Dieu et l’amour du prochain sont des commandements semblables. L’amour du prochain est le détour obligé de l’amour de Dieu, la preuve que la sainteté de Dieu rayonne. Et aimer celui qui est proche, voilà qui engage vraiment et ne trompe pas. On peut être très ému de ce qui se passe à l’autre bout du monde, mais nous y sommes généralement assez peu impliqués. Tandis que le prochain, c’est autre chose : celui ou celle dont on ne peut pas faire autrement qu’il soit proche de nous, à cause de ce qui nous lie à lui, à elle : les liens de la famille et du sang, les relations de voisinage, l’appartenance à la même communauté, à la même paroisse, le pauvre qui mendie au pas de notre porte ou sur notre chemin.

Et la sainteté se traduit par ce qu’on appelle l’héroïcité des vertus : être capable d’aimer au-delà du convenu, du légal parfois. Pardonner à celui qui nous a blessés et ne pas nourrir indéfiniment de la rancune ; supporter la souffrance dans la maladie pour ne pas la faire peser aux autres et offrir cette souffrance pour les autres ; se laisser prendre son temps, sa disponibilité, une part de ses biens, gratuitement, sans compter. La sainteté prend alors un visage, une forme. Et nous en avons connu, j’espère, chacun de nous, de telles marques de sainteté. Ce sera ce professeur d’école qui ne comptait pas son temps avec ses élèves, ce malade qui témoignait mystérieusement de la présence de Dieu auprès de ceux qui venaient le visiter, cette grand-mère compréhensive et à l’écoute de tous ses petits-enfants, sans en oublier aucun, ce religieux toujours aimable et bon avec chacun, ou ce témoin du Christ qui, peut-être un jour, confessera sa foi jusqu’à la prison et même jusqu’à la mort.

Sur le chemin de la sainteté, Dieu se sert de tout pour son œuvre, de notre oui avec enthousiasme certains jours, et de notre oui par pure obéissance d’autres fois. « Dieu, la sainteté est ton chemin, quel Dieu est grand comme Dieu », dit le psalmiste (Ps 76, 14). Puissions-nous progresser nous aussi sur ce chemin de la sainteté, fortifiés par le vrai pain de la route, l’eucharistie à laquelle nous allons prendre part maintenant !


[1] Yves Congar, L’Église, une, sainte, catholique et apostolique, Paris, Cerf, 1970, col. Mysterium salutis n° 15, p. 134.

[2] Saint Augustin, Sur le baptême, 5, 27, 38, Bibliothèque Augustinienne 29, p. 297.