6 juin 2026 – Saint Norbert
« Offrir votre personne et votre vie en sacrifice saint, capable de plaire à Dieu », c’est ce que saint Norbert a accompli, avec la grâce de l’Esprit Saint, et nous aussi sommes appelés à rendre à Dieu ce culte véritable, dans la force de ce même Esprit. Ainsi fructifieront en nous les talents que Dieu nous a confiés. Nous deviendrons les bons et fidèles serviteurs à qui la joie du Maître, la joie du Christ, est promise. Ce mouvement d’offrande, nous ne pouvons pas le réaliser seul, mais avec d’autres, avec des frères, avec vous aussi, les fidèles qui nous entourent, formant ainsi cette couronne dont parle l’Écriture à propos d’Aaron et de ses fils. Mais ce sacrifice saint, il prend toujours une forme particulière, concrète. Pour nous, c’est notre vocation prémontrée.
Il existe une grâce particulière à la vocation prémontrée, un charisme, reconnu par l’Église en son temps. Dès l’an 1126, le pape Honorius II confirme les chanoines de l’église Sainte-Marie de Prémontré et leurs successeurs dans leur vocation, « renonçant à la mondanité et la propriété pour servir le Seigneur de tous leurs efforts », dit le texte. Il est important d’approfondir et redécouvrir sans cesse cette grâce particulière, la spécificité de notre appel. Elle est liée à la grâce d’un saint, saint Norbert, et à une époque, le début du XIIe siècle, quand la réforme grégorienne battait son plein. Il en résulte une spécificité de l’ordre de Prémontré qui naît de la rencontre entre la vie monastique, laquelle est la forme habituelle, à l’époque, que prend la vie religieuse, et la vie cléricale, les clercs étant habituellement des prêtres mais plus largement des hommes dédiés au service d’une église particulière. Il en résulte une forme de vie vraiment originale : nos abbayes ont tout du monachisme mais elles ont une mission apostolique. Ce style de vie monastique est particulièrement marqué, en France, avec Prémontré au cœur de la forêt de Saint-Gobain, et on le voit bien avec les abbayes prémontrées normandes telles que La Lucerne, Cerisy-Belle-Etoile, Mondaye, et même avec Ardennes aux portes de Caen. Du monachisme nos communautés reçoivent la structure de la vie de prière et de la quête de Dieu : une place de choix donnée à la liturgie, l’importance de la lectio divina, du silence, de la conversion, de l’ascèse, de la stabilité. Et nos premières abbayes étaient réputées pour leur austérité. On le sait, saint Norbert avait choisi au départ une forme très stricte de la règle augustinienne, qu’on pensait, à tort, être authentique, l’ordo monasterii, avec des dispositions typiquement monastiques et particulièrement rigoureuses, relatives à la vie liturgique, au travail manuel, à l’abstinence et à la pauvreté. Le pape Honorius, vers 1128, demandera à saint Norbert et à d’autres chanoines réguliers, de revenir à des usages plus modérés, mais l’influence stricte du départ se fera sentir dans les premiers coutumiers.
Mais, parce qu’il s’agit de chanoines réguliers, nous avons également une mission pastorale, d’annonce de l’Évangile, de missions diverses et de prédication au service des besoins authentiques du peuple de Dieu, et une vie communautaire forte, enracinée dans la règle de saint Augustin. Fondé au XIIe siècle, notre ordre de Prémontré, marqué dans son organisation par l’ordre de Cîteaux qui lui est contemporain, est bien différent de ce que seront au siècle suivant, le XIIIe siècle, les dominicains, les franciscains et même les augustins d’où le Saint-Père Léon est issu. Ces ordres s’éloigneront de plus en plus, dans leur style de vie, du modèle monastique, avec une vie religieuse plus mobile et plus impliquée dans les réalités séculières, comme on le voit dans les siècles suivants, y compris chez ceux qui suivent la règle de saint Augustin comme les Assomptionnistes fondés à la fin du XIXe siècle.
Je crois que nous avons à approfondir la grâce de cette rencontre providentielle entre le monachisme du XIIe siècle et l’état clérical, propre à l’ordre de Prémontré. Nous ne sommes pas seulement un groupe de prêtres au service de la pastorale, qui vivent en équipe, comme par exemple les prêtres de la Communauté Saint-Martin, qui peuvent le faire très bien d’ailleurs. Et de ce point de vue-là, que notre abbaye et nos prieurés ne soient pas de simples presbytères me paraît essentiel. Les bâtiments nous façonnent. Les travaux que nous faisons, à l’abbaye comme dans nos prieurés, ne sont pas toujours bien compris, ils peuvent paraître comme un luxe ou la simple conservation d’un patrimoine. Ils sont un poids pour nous, mais aussi ils donnent du poids à notre vie spirituelle, une juste distance possible, y compris dans l’espace, entre notre mission apostolique et notre recherche de Dieu dans la prière et la vie commune, une capacité d’accueil qui nourrit spirituellement bien des hôtes. En réalité, nos monastères nous permettent de vivre notre vocation prémontrée, dans laquelle il y a d’ailleurs aussi une diversité de formes d’apostolat, plus à l’intérieur ou plus à l’extérieur, plus au contact direct avec le peuple de Dieu dans les paroisses, ou au contraire dans des ministères plus ciblés, selon les besoins de l’Église et les charismes des frères.
Je crois qu’il y a vraiment une actualité de notre vocation. Parmi les jeunes que Dieu appelle à consacrer leur vie à Dieu, il y en a beaucoup qui peuvent trouver dans cet équilibre spécifique à notre vocation prémontrée, une forme de vie vraiment structurante pour eux, fervente dans le désir et la quête de Dieu, fraternelle et charitable dans la vie communautaire et zélée dans un ministère pastoral et missionnaire. A nous aussi de faire mieux connaître notre forme de vie et d’en offrir, avec la grâce de Dieu, un témoignage beau et authentique.
Demandons à saint Norbert cette grâce, unis en cette eucharistie au sacrifice que le Christ offre à son Père et auquel il nous appelle à prendre part.