Chanoines réguliers de Prémontré
15
Juin
Écrit par f. Hugues

14 juin 2026 – XIe dimanche du temps ordinaire

Que savait Jésus ? … Depuis 2000 ans, les théologiens (des personnes très estimables…) s’interrogent sur la portée de la science du Christ, sur ce qu’était capable de savoir Jésus-Christ lors de son séjour terrestre :

– ne connaissait-il que ce qu’un homme de son temps pouvait connaître ? Tout comme Pierre, Jacques et Jean ?

– ou bien savait-il tout sur tout, le plan de toute l’histoire du monde entier, en tant que Dieu, connaissant le cœur de chacun, sachant par avance tout ce qui allait lui arriver, minutes par minutes ?

– ou bien ne disposait-il uniquement du savoir nécessaire à sa mission présente ?

         Ce que Jésus savait demeure bien mystérieux, en particulier ce que Jésus savait ce jour-là lorsqu’il appela les douze  apôtres : Pierre, André, Jacques, Jean … et Judas !

– Que Jésus ait pu appeler Judas parmi ses apôtres ne manque pas de nous étonner.

– Que Jésus ait pu appeler Judas parmi ses apôtres nous aide à comprendre ce que Dieu fait avec ses disciples parfois si défaillants et pécheurs, ce que Dieu fait avec chacun de nous.

« Jésus appela ses douze disciples … dont Judas l’Iscariote, celui-là même qui le livra » :

         Pour Raban Maur, le grand compilateur biblique de l’époque de Charlemagne, « le choix de Judas pour apôtre n’est pas le résultat d’une imprudence », ou d’une ignorance. Si Jésus choisit celui qui le trahira, c’est pour nous apprendre à supporter les déceptions :

« Le Christ a voulu encore être trahi par un de ses disciples, pour nous apprendre, lorsque nous serons trahis nous-même par un de vos amis, à supporter avec patience les suites de notre erreur et la perte de nos bienfaits ».

         La plupart d’entre nous n’ont pas été trahi aussi gravement que Jésus par Judas ; mais la plupart d’entre nous ont déjà subi une trahison, un abandon, une déception, de la part d’un proche. Devant de telles expériences, souvenons-nous de ce que Jésus vécut lui-même : de sa patience envers son prochain, de sa confiance envers Dieu son Père.

« Jésus appela ses douze disciples … dont Judas l’Iscariote, celui-là même qui le livra »

         Ce qui est encore plus étonnant, c’est que Judas, comme chacun des Douze, a non seulement été appelé mais a été envoyé en mission avec les douze. Judas aussi a participé à la mission apostolique : à lui aussi Jésus donna « le pouvoir d’expulser les esprits impurs et de guérir toute maladie et toute infirmité ». Il faut s’imaginer Judas guérir des malades, chasse des démons, être remercié par les malades, être acclamé par la foule !

         Il nous faut accepter que Dieu agisse à travers des ministres indignes : évêques, prêtres, laïcs, qui ont pu /ou qui pourront mal ou très mal agir : Dieu passe pourtant par eux, Dieu passe pourtant par nous.

         Cela, Notre Père saint Augustin y tenait face aux donatistes ; face à ces schismatiques qui croyait en une Église de purs dans laquelle la validité des sacrement dépendrait de la validité des ministres, face à ces donatistes, Augustin insistait sur le fait que les actions de l’Église était des actions du Christ et non du ministre parfois défaillant :

« Que Pierre baptise, c’est le Christ qui baptise ; que Paul baptise, c’est le Christ qui baptise ; que Judas baptise, c’est le Christ qui baptise[1] ».

         Il nous faut accepter de ne pas nous arrêter à l’homme et à ses limites, il nous faut croire que c’est Dieu infini lui-même qui agit à travers mon prochain.

« Jésus appela ses douze disciples … dont Judas l’Iscariote, celui-là même qui le livra »

         Ce choix de Judas (dont Jésus savait peut-être la future trahison) nous renvoie au mystère d’iniquité, au mystère du mal, et surtout à l’usage paradoxal que Dieu peut faire du mal, comme le note le même Augustin :

« Judas fut choisi par celui qui sait se bien servir, même des méchants, même du mal, et voulait que par l’œuvre coupable de cet apostat s’accomplît l’œuvre admirable pour laquelle lui-même le Christ est venu[2]. »

         Dieu s’est mystérieusement servi du mal opéré par Judas, de sa trahison du Christ, pour opérer un grand bien, le salut par la Croix du Christ. Nous en faisons souvent l’expérience : Dieu passe par nos échecs, par nos péchés, le mal que nous subissons, mais aussi parfois le mal que nous commettons : Dieu passe par cela pour nous ramener à l’humble chemin vers lui. « Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu » (Rm 8, 28).

         Dans quelques instants, celui qui a été livré par Judas, le Christ va se livrer pour nous dans l’eucharistie :

– que cette communion nous aide à supporter comme lui les épreuves qui marquent parfois nos vies ;

– que cette communion nous donne de mieux accepter que Dieu agit par des hommes bien limités/pécheurs, que Dieu passe même par nous…

– que cette communion nous donne la grâce d’accepter l’action mystérieuse de Dieu, même au travers du mal, une action que Dieu seul connaît. Pour tout cela rendons grâce à Dieu.


[1]. Augustin d’Hippone, Homélies sur l’Évangile de saint Jean, 6, 7.

[2]. Augustin d’Hippone, La correction et la grâce 7, 14.