Chanoines réguliers de Prémontré
8
Mars
Écrit par f. François-Marie

15 février 2026 – VIe dimanche du temps ordinaire

L’Évangile d’aujourd’hui contient un mot-clé de tout saint Matthieu : accomplir. Qu’est-ce que cela veut dire ?

Commençons d’abord par son contraire : je ne suis pas venu abolir mais accomplir.

Abolir, littéralement, signifie détruire, jeter bas. Quand Jésus vient à Jérusalem et annonce la destruction prochaine du Temple, il emploie le même mot pour dire qu’il ne restera pas ici pierre sur pierre qui ne soit jetée bas.

Accomplir, c’est donc l’inverse, c’est construire, bâtir. Saint Pierre le dit : « approchez-vous du Christ, pierre vivante, rejetée par les hommes, mais choisie, précieuse auprès de Dieu. Vous-mêmes, comme pierres vivantes, prenez part à la construction de la demeure spirituelle. » (1P 2, 4-5).

En accomplissant la Loi, le Christ est devenu le Temple véritable et nous aussi, si nous mettons en pratique la  Loi, nous devenons des pierres de construction pour le Royaume de Dieu.

Il faut se souvenir ici que la Loi a été donnée par Dieu à son peuple comme un chemin de vie et de bonheur, après la sortie d’Égypte. « Heureux ceux qui marchent suivant la loi du Seigneur », avons-nous chanté avec le psaume 118. De même, l’Évangile de ce jour fait suite aux béatitudes. Il s’agit donc d’une Loi qui conduit au bonheur : heureux êtes-vous !

Parce que nous sommes croyants, nous faisons confiance à Dieu et à sa Parole, et les 10 commandements, nous le croyons, sont faits pour notre bonheur. Mais il n’est pas nécessaire d’être croyant pour se rendre compte, en vérité, que cette Loi est bonne. Chacun peut comprendre, à partir de sa propre expérience humaine et de la quête de bonheur qui l’habite, que cette Loi lui est profitable. On parle de loi naturelle pour désigner cette Loi accessible à tout homme de bonne volonté, qu’il croie ou non que Dieu l’ait révélée. Aujourd’hui, Jésus évoque particulièrement deux commandements : « tu ne tueras pas » et « tu ne commettras pas d’adultère ». Quiconque s’arrête pour réfléchir, comprend que ces deux commandements apportent le bonheur, et qu’à l’inverse, les enfreindre conduit au malheur.

« Tu ne tueras pas ». Combien ceux qui ont des morts sur la conscience ont du mal à vivre avec ce poids. Il suffit d’entendre le témoignage des aumôniers de prison à ce sujet. Et combien ceux qui connaissent de près la mort violente de leurs proches en souffrent, dans les guerres, les règlements de compte, les jeunes en proie à la violence. N’est-ce pas la paix dont chacun a besoin au fond de son cœur ?

« Tu ne commettras pas d’adultère ». Quand ce drame arrive dans un couple, c’est assurément une blessure profonde qui met des années à cicatriser, quand cela n’entraîne pas la rupture définitive de leur union et toutes les conséquences désastreuses, en particulier pour les enfants. N’est-ce pas l’amour, la fidélité, dont chacun a besoin, en vérité ?

Et cependant, nous sommes faibles, nous faisons tous l’expérience de nos pauvretés, de nos échecs, de nos péchés, alors la question pour nous n’est pas tant de contester ou non la vérité de ces commandements, mais de trouver la motivation profonde et la force pour y être fidèle. Actuellement, nos députés se penchent encore une fois sur la question de l’euthanasie. Une multitude de médecins, d’infirmiers, de psychologues, de citoyens, ont alerté sur le danger de cette loi qui déconstruirait, abolirait, l’interdit de tuer. Mais ceux qui résistent à ces arguments de raison semblent de marbre. C’est qu’il s’agit d’autre chose que de seuls arguments de bon sens, il faut aussi trouver la force de résister à la tentation de supprimer la vie, à l’endurcissement du cœur. Les évêques de France nous invitent à prier et à jeûner, vendredi prochain, à propos de ce projet de loi sur l’euthanasie, car vient un temps où il ne s’agit plus seulement de discuter la vérité d’un commandement, mais de demander à Dieu pour tous l’ouverture du cœur et le courage, malgré les pressions possibles, de ne pas transgresser les interdits fondateurs de toute civilisation digne de ce nom.

Et c’est là que le Christ nous apprend ce que veut dire : accomplir. Accomplir, c’est, de manière positive, mettre en œuvre et donner sens. Mettre en œuvre, le Christ l’a fait  lui-même parfaitement. Il a lui-même accomplit toute la Loi et qui nous révèle son sens ultime : comme l’écrit saint Paul aux Galates : « toute la Loi est accomplie dans l’unique parole que voici : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » (Ga 5, 14).

Quand Jésus explicite chacun des commandements, il montre comment chacun d’eux a pour sens l’amour concret du prochain. C’est terriblement exigeant – Vous avez appris « Tu ne commettras pas de meurtre » et moi je vous dis : tout homme qui se met en colère contre son frère devra passer en jugement. Vous avez appris : tu ne commettras pas d’adultère, et moi je vous dis : tout homme qui regarde une femme avec convoitise a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur. » Oui, c’est extrêmement exigeant, comme l’est l’amour véritable. – Mais c’est aussi pleinement accessible, tout à fait à notre portée. Il ne m’arrive pas tous les jours, Dieu aidant, d’enfreindre les grands interdits de la Loi, mais chaque jour, je peux demander au Seigneur la force de résister à la colère, de ne pas me laisser dominer par des pensées mauvaises ou de mépris sur les autres ! Chaque jour, je peux demander au Seigneur la grâce d’un cœur pur pour regarder les autres sans les convoiter. Le Christ m’offre ainsi des conseils de prudence pour éviter un mal plus grave et irréversible.

Finalement, le Christ nous donne la force d’accomplir ses commandements, nous aussi. Pour cela nous ne sommes pas seuls. En priant le Père, le Christ nous donne part à l’Esprit saint pour avoir le désir et le goût, de mettre en œuvre cette Loi que Jésus a mis à la portée de tous, des plus petits et des plus pauvres d’entre nous. Chaque jour bien des occasions se présentent de choisir ou pas ce chemin de vie et de bonheur.

Prions donc les uns pour les autres, prions surtout pour ceux qui sont tentés d’abolir la Loi, pour leur malheur et celui des autres. Et sachons accomplir ce petit iota de la Loi, ce petit trait, que Dieu met aujourd’hui entre nos mains, pour que nous apportions notre pierre à l’édification de son Royaume. Amen !