Chanoines réguliers de Prémontré
18
Jan
Écrit par f. François-Marie

4 janvier 2026 – Épiphanie du Seigneur

Qu’est-ce qui peut favoriser l’acte de foi chez nos contemporains ? Cette question revient souvent à mon esprit lors de la fête de l’épiphanie, devant cette foi des mages, cette foi des païens. Jésus la rencontre à la crèche et plus tard, dans sa vie publique. C’est par exemple la foi de ce centurion, païen, qui demande à Jésus de guérir son enfant. Il ne demande même pas à Jésus de se déplacer. Et Jésus, admiratif, dit que même en Israël, il n’a pas trouvé une telle foi ! Qu’est-ce qui peut donc favoriser l’acte de foi chez nos contemporains ? Et notre foi aussi, par la même occasion ! Je vois deux aspects à souligner : la nécessité de la prédication, du témoignage d’une part, et d’autre part la nécessité de la foi, comme acte humain par excellence, à mettre en valeur.

La nécessité de la prédication et du témoignage tout d’abord. Nous avons entendu saint Paul : « toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Évangile. » Sans annonce de l’Évangile, qui connaîtra la Bonne Nouvelle, qui saura que le Christ est la lumière véritable qui éclaire tout homme en venant dans le monde ? Comme le dit encore saint Paul : « Comment mettre sa foi en lui, si on ne l’a pas entendu ? Comment entendre si personne ne proclame ? » Mais prêcher n’est pas seulement une affaire de discours, elle est aussi inséparablement la cohérence entre le discours et la vie, ce qu’on désigne par le témoignage. Si nos contemporains ont parfois du mal à nommer la vérité, ils savent reconnaître l’incohérence. Le Christ est-il vraiment pour nous la lumière véritable ? Malgré nos discours et même notre pratique religieuse, ne sommes sommes-nous pas parfois fasciné par d’autres lumières, de fausses clartés ?

La lumière qui guide les mages est celle d’une étoile, une lumière dans la nuit et non pas la lumière éblouissante de midi. Le psaume 120 dit d’ailleurs que le Seigneur est un ombrage qui se tient près de toi pour que le soleil ne te frappe pendant le jour, ni la lune durant la nuit. Quelle est cette lumière excessive, fascinante mais bientôt accablante, qui n’est pas la lumière de Dieu ? Ce peut être par exemple la lumière fascinante d’un amour passionnel, aveugle à tout conseil, qui s’obstine dans sa propre voie, sans entendre l’avis des autres. Ce peut-être, un autre exemple, cette lumière sans ombre qui met à nues les personnes dans les média et sur les réseaux sociaux, dans des vidéos de tout genre, qui cataloguent, classent et volent toute intimité. On tape le nom de quelqu’un sur un moteur de recherche et le sensationnel apparaît. Il vous ressert ainsi, comme sur un plat chaud, 10, 20 ou 30 ans après, le mal qu’une personne a pu commettre, sans l’idée possible d’une conversion, d’une justice rendue, d’une réparation accomplie. Est-ce que nous autres, chrétiens, savons rejeter cette lumière-là, qui supprime toutes les nuances, pour nous tourner vers la douce et humble lumière du Christ Sauveur ? Il nous faut sortir de cette lumière qui veut supprimer toutes les ombres, de cette lumière totalitaire. Emmanuel Lévinas, avant l’ère d’internet, disait déjà que « Le monde contemporain, scientifique, technique et jouisseur, se voit sans issue – c’est-à-dire sans Dieu – non parce que tout y est permis et, par la technique, possible, mais parce que tout y est égal. L’inconnu aussitôt se fait familier et le nouveau, coutumier ». Croire au contraire, ne serait-ce pas maintenir la capacité de l’émerveillement devant ce qui demeure autre et nouveau ?

C’est le second aspect que je voudrais souligner, la nécessité de la foi, la foi comme acte humain par excellence. Il n’est pas dit explicitement que les mages ont cru, mais la foi transparaît dans tout le récit : dans la recherche qui les guide, dans leur agenouillement, leur prosternation devant l’Enfant, qui peut se comprendre comme une attitude de respect mais plus encore d’adoration et donc de foi. Finalement, c’est peut-être l’indication finale qui exprime au mieux la foi des mages : ils regagnèrent leur pays par un autre chemin. Au-delà de l’indication géographique, cet autre chemin n’est-il pas désormais, après le seul chemin de la quête spéculative, le chemin de la foi ? Désormais, la lumière du Christ habite leur cœur, partout où ils vont. Et c’est par la foi que le Christ habite en eux, c’est par la foi qu’ils se rendent désormais présents à la Présence plus grande que tout, qui les dépasse et demeure auprès d’eux. N’est-ce pas cela la foi ? Et la foi est nécessaire. Parce que si Dieu existe, on ne peut pas mettre la main sur lui. Comme disait notre père saint Augustin, dans le sermon 117 : « si tu comprends, ce n’est pas Dieu ». Non pas que Dieu soit absurde, mais au sens où Dieu dépasse toujours ce qu’on peut penser, dire ou éprouver de lui.

Dieu, en se révélant en son Fils fait homme, n’annule pas l’acte de foi nécessaire. Il n’existe pas de communion de nature entre Dieu et l’homme, entre le créateur et la créature. Il n’y a donc que l’acte de foi pour dépasser les limites de notre intelligence et de notre sensibilité, afin de se donner à lui, par amour, parce que lui, le premier, nous a aimés. Le Christ ne révèle pas Dieu en annulant la distance entre Dieu et l’homme, entre le créateur et la créature. Il porte cette distance en lui, dans sa personne, vrai Dieu et vrai homme, sans que cette distance soit une séparation, mais sans qu’elle soit non plus une confusion, un mélange. Si bien que Dieu n’est jamais seulement celui qui est vu en Jésus-Christ, dans son épiphanie, mais il est toujours aussi celui qui est cru, car même dans sa manifestation il demeure mystère transcendant.

La joie des mages et notre joie, c’est de maintenir notre esprit et notre cœur ouverts à plus grands que nous-mêmes, à la source de ce qui est. Cette source demeure insaisissable, mais elle se donne, c’est elle qui nous saisit ! Aussi avec saint Jean nous pouvons dire, en ce jour de l’Épiphanie : « la vie s’est manifestée, nous l’avons vue, et nous rendons témoignage ». Amen !